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Love, actually.

par Lilou 8 Septembre 2019, 17:21 Souvenirs

            Grand, athlétique, regard bleu qui dévore le trottoir, cheveux courts dans la nuque mais wavy sur le dessus, avec quelques mèches suffisamment longues pour y passer la main. Voilà l’image venue à l’esprit de Maya quand elle s’était retrouvée devant son ancien arrêt de bus, la semaine dernière. Les klaxons hurlaient à pleins poumons parce que la circulation avait été interrompue. Et le hasard avait bloqué sa voiture juste devant cet arrêt. La cabine téléphonique n’était plus, les lycéens n’avaient plus la même allure et Maya ne connaissait plus les horaires par cœur.

            Elle ne sait plus comment cela avait commencé (ou plutôt jamais commencé), ni comment cela s’était fini. Mais elle se souvient précisément de ce grand type en Barbour, style garçon de bonne famille, qui la raccompagnait galamment à son bus lorsqu’elle était en seconde. Comment elle l’avait connu, elle a oublié. Mais elle se souvient de ses copines qui lui disaient qu’ils formaient un beau couple. Et surtout, il ressemblait à Hugh Grant. Comme s’il suffisait d’être grands tous les deux, pour tomber amoureux. Comme si ce geste de sa main dans ses cheveux était le saint Graal. Quant à cette ressemblance...

            Bref, il était son aîné de deux ans et est donc logiquement parti faire l'école parisienne que ses parents avaient choisie pour lui, l’année suivante. Les premiers mois, il ne manquait pas de venir la chercher à la sortie des cours, quand il arrivait à prendre un train suffisamment tôt, les vendredis soirs. Et puis, les vendredis se sont espacés pour finir par disparaître. Ce serait mentir que dire que Maya se languissait de lui - même si elle avait apprécié sa galante compagnie.

Love, actually.

           Dans le restaurant d’Ikea, Maya bavarde avec son frère. Ils rient en se racontant mille et une anecdotes. Cela fait passer le temps et évite d’offrir une tête affreuse aux autres clients parce que, oui, il faut attendre un peu avant d’être servis. Maya sent le regard d’une femme, derrière eux ; en allant à sa rencontre, elle découvre une blonde, jeune quinqua qui l’observe sans détour. Elle tient son poignet d’une main, devant elle, se tient très droite et joue nerveusement avec des bracelets en or. Elle la reluque, impolie. Maya marque un léger étonnement mais finit par s’en détourner pour reprendre ses rires avec son frère. Elle insiste, cette femme, bourgeoise ; elle la toise, même. Maya, cette fois-ci, lui rend sa curiosité et anime ses sourcils, prête à dégainer. La blonde finit par regarder ailleurs et serre le bras de l’homme qui l’accompagne. Celui-ci passe la main dans ses cheveux. Surprise.

            Mon Dieu. Il a gardé sa coupe d’il y a 20 ans. Le même regard bleu dévore le sol, la même main droite passe dans ses cheveux. Il ressemble toujours à Hugh Grant. Elle, semble faire partie de ces femmes sûres d’elles, tirées à quatre épingles, qui habillent méthodiquement leur mari et le contredisent systématiquement en public. Gare à l'oublieux du pain, de l'anniversaire ou du compliment. Qu'il numérote ses abattis, précisément celui-là, s'il n’arrive pas à…

            Maya détourne son regard, le laisse à son triste sort. Pas dit qu’il l’ait vue de toute façon et puis c'est à leur tour d'être servis. Ils commandent leurs plats et s’installent près des fenêtres. Son frère vient d’achever un bouquin absolument passionnant et regrette de ne pas avoir suffisamment de temps pour lire davantage. C’est un plaisir qu’ils ont, à chaque fois, de partager leurs lectures. Surtout pour Maya : son frère a un réel talent de conteur.

            Soudain, il s’arrête dans son histoire, pour fixer un point, au-dessus de l’épaule de Maya. Il grimace. C’est pas bon. C’est jamais bon quand son frère grimace. Elle l’enjoint de lui… Quoi ?!

            Dans un grand fracas, la chaise tombe : le sac, accroché à son dossier, conjugué et la brusquerie de Maya lorsqu’elle se levée... Une araignée venue d'on ne sait où, descend tranquillement de son fil. Difficile pour son frère d’improviser un truc pour forcer Maya à s'éloigner rapidement. Le plus efficace a été de l’avertir de l’atterrissage immédiat de la bête sur épaule. Un type gras de la table d’à côté l’écrase avec un rictus satisfait.

            Maya se retourne, confuse, pour ramasser la chaise. Et tombe sur le regard de la blonde, une table plus loin. Elle s'est retournée, attend, lèvres pincées ; il regarde son assiette. Mépris. Ils n’iront plus déjeuner chez Ikea. De toute façon, ce magasin, c’est bien pour dépanner, par pour meubler leur maison. Et puis, ces gens…

            Cette main dans les cheveux... ça ne remplacera jamais le déhanché de Hugh Grant.

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