Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Minable

par Lilou 21 Septembre 2019, 23:43 Ça - c'est dit...

Minable

Une robe sur le canapé, une jupe sur le pouffe, une combinaison sur la chaise et un pull fin sur le portant… Maya choisit finalement un jean sur le cintre accroché à la porte. Quand les semaines sont longues, les tâches les plus basiques - se vêtir - demandent des efforts immenses.

De nombreuses personnes sont attendues, ce soir, à la fête de son voisin. C’est une tradition un peu curieuse, mais elle s’y est vite habituée : tous les ans, on joue les prolongations de l’été, le temps d’un week end. Barbecue, rosé, sourires, mines enjouées, couleurs, chaussures ouvertes, bijoux fantaisie… On fait comme si la rentrée n’avait pas existé, n’avait pas pulvérisé les charmes de l’été. On ignore l’automne qui commence à pointer le bout de son nez avec ses belles couleurs, on pallie le coucher précoce sur soleil par des lampions et des bougies. On réchauffe la fraîcheur du soir avec de la musique, des cocktails, un brasero… Et puis il y a des plaids un peu partout.

Dans ces soirées, il y a toujours de nouvelles têtes. On bavarde, on danse, on n’est pas condamné à la chaise droite et ça tourne, ça tourne... Et ça rit ! Maya quitte un moment la conversation pour se chercher un plaid – difficile de ne pas frisonner une fois le soleil couché. Elle s’approche d’une chaise à côté de laquelle discutent trois hommes. Braillent, même. Il y a un blouson de motard, lourd, sur un plaid. Elle tend la main pour le soulever quand l’un de ces trois gars le saisit pour lui permettre d’attraper sa couverture, galamment.

- Excuse-moi, j’ai tendance à m’étaler !

Maya lui sourit, prend la couverture et couvre ses épaules en lui tournant le dos. Ils sont juste à côté du brasero dont elle s'approche, frileuse. Charmant, a-t-elle le temps de penser. Tout juste le temps. En quelques secondes, il va passer de gentleman à minable. Le temps d’un récit.

Cette soirée d’anniversaire, le sien, a été la pire de toute sa vie. La Miss, ainsi appelle-t-il sa dulcinée, relation de deux ans, avait beaucoup bu et sa mère aussi. Les présentations à la belle-famille n’étaient pas franchement réussies car l’occasion ne s’y prêtait pas vraiment. La belle-mère et la Miss avaient joyeusement levé le coude ensemble et cela avait signé la fin d’une soirée prometteuse. C’était un baiser, inattendu, volé, aromatisé à la bière, impudique, maladroit qui l’a fait bondir. Un baiser de sa belle-mère qu’il avait pris pour une bise. Lui-même un peu éméché, la trajectoire dangereuse ne lui est parue que trop tardivement suspecte. Un départ prématuré s’imposait.

- Je voulais qu’on prenne ma Clio mais elle a insisté pour qu’on essaie la familiale de ses parents – dans la perspective d’un achat futur. J’ai accepté parce qu’elle était si cuite qu’elle aurait fait un scandale devant mes garçons autrement. Quand j’ai mis la carte, le voyant batterie s’est allumé. Elle a grogné que ce n’était pas grave.

Voilà comment ils se sont retrouvés vers deux heures du matin en panne au milieu de nulle part, sans réseau, avec les deux enfants à l’arrière. Elle était ivre et ne faisait que le traiter d’incapable en hurlant parce que la voiture ne démarrait pas. Inutile de développer le coup de bol de l’automobiliste qui s’arrête, qui a les câbles et la patience. Et quand leur sauveur est parti :

- Ma parole, elle gueulait encore comme un putois ! Je l’ai prise et je l’ai foutue dans le coffre. Je vous jure !         

Maya reste pantoise. Elle ne se donne même pas la peine de cacher son indiscrétion – après tout, elle n’a pas à écouter cette conversation. Le type est goguenard : il parle de sa Miss avec un réel mépris. Un sac de pommes de terre qu’on balance négligemment dans le coffre.

- Quand on est arrivé à mon appart’, elle s’est mise à m’insulter ! J’vous dis, les gars, la pire soirée de ma vie ! Je l’ai prise par les cheveux et je l’ai traînée dans la chambre d’amis. Toi, tu sors plus, ok ? J’étais carrément vénère ! 

Maya est désormais face à ces trois types, presque dans le groupe. Elle les regarde, les observe, montre à quel point elle est choquée. Ben non. Pas d’écho. C’est tout juste si les deux autres hommes réagissent. Ils ont un petit rire qui signifie ouah, t’abuses quand même ! Voilà qui suffit à le décider de raconter la suite :

- Le lendemain, elle est venue dans ma chambre, en marchant difficilement droit. Elle est parvenue à articuler Ça va, t’as bien dormi ? Ben ça n’a fait ni une, ni deux : bim ! Je lui en ai collé une, ma parole ! Franchement, c'est pas mon genre de lever la main sur une femme, mais là, elle m'avait bien cherché !

Désormais, il ne semble plus vraiment remporter l’adhésion de ses compères, tout juste capables d’esquisser un rictus gêné. Mais incapables d'afficher une réprobation claire.

- En fait, t'es un gros con.

Une colère froide s’empare de Maya. Celle qu’elle réserve aux cons, aux injustices. Celle qui ne la fait reculer devant rien – pas même devant la peur de casser l’ambiance ou de se heurter violemment à ce vicieux (avec un V pour vacuité) qui se justifie en présentant sa Miss comme une virago incontrôlable - ceci expliquerait cela. Ça se tient.

Le gaillard la jauge avec méfiance. On sent dans son regard toute l’intelligence du veau. Il ouvre la bouche mais Maya le coupe avec une virulence qui le laisse pantois :

- Alors non seulement tu profites de ce que Dame nature t’a donné plus de force qu’à une femme pour taper ta Miss, mais en plus, gros con – parce que t’es vraiment un gros con – tu t’en vantes ! C’est quoi ? Une fierté, peut-être, de taper sur un être plus faible ? Toi, t’es vraiment un gros con.

 

 

Idéalement, les gens se seraient tus. Auraient lorgné le personnage, l’auraient sifflé, obligé à partir, la queue entre les jambes. Idéalement, on se serait insurgé face à ces violences « ordinaires ». Parce qu’on ne triomphe pas entre mecs en racontant des faits d’arme de ce genre, minables....

 

 

...minable. Maya prend son plaid en fronçant les sourcils, se couvre les épaules et s’éloigne. Elle va gamberger trois jours sur cette histoire. Elle n’a pas osé le traiter de connard. Elle n’a pas voulu mettre son voisin, ses amis, mal à l’aise. D’où sort cet énergumène, elle n’en sait rien. Mais une chose est sûre, elle se sent un peu minable, ce soir, en croisant son regard dans le miroir au moment de se démaquiller. Elle se sent encore plus minable en relevant la couette. Elle se fait la promesse que c’est la dernière fois. Et elle s'endort en murmurant un mot. Connard.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page