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Patinettes.

par Lilou 12 Août 2020, 23:46 Souvenirs

Patinettes.

La simple vue d’un objet, accessoire, vêtement, ou encore parfum peut donner à Maya le besoin irrépressible d’exprimer sa féminité. Ce matin, elle fait le tri dans ses baskets… et de fil en talon aiguille, elle se retrouve haut perchée, à la recherche d’un rouge à lèvres. Les jambes croisées, elle colore sa bouche, adresse un sourire satisfait à son reflet et regarde son pied, cambré, se balançant dans le vide. Un improbable pendule hypnotique qui la ramène à son enfance...

 

Maya était charmée par la grand-mère d’Emma, par l’idée d’avoir une mamie, une mémère. Une grand-mère. Des mots, doux, dont elle ne ferait jamais usage. Elle aurait aimé pouvoir appeler ainsi une dame qu’elle imaginait grande, avec de longs cheveux et un livre sur les genoux.

Les samedis, en sortant du lycée, Maya et Emma célébraient leur fin de semaine en ville. Lorsqu’arrivait le moment de rentrer, elles allaient voir la grand-mère d’Emma. Elle était toujours apprêtée : mise en pli parfaite, tailleur soigné, rouge à lèvres de rigueur. Talons hauts. Et sourire. Quand elles la voyaient au café, elle avait toujours les jambes croisées, gracieuse. Elle déchaussait le pied qui ne touchait pas le sol ; il gardait pourtant cette cambrure, comme pris dans un escarpin transparent. Elle était ce modèle de féminité que toute jeune fille rêve secrètement de devenir dans ses vieux jours. Emma pouvait s’en enorgueillir.

L’endroit, le seul, où la grand-mère se délestait de ses escarpins, c’était chez elle. Et on ne plaisantait pas avec ça ! Maya sourit en y repensant. On passait toujours par la cour, derrière la maison : il fallait la traverser pour arriver à une petite véranda. Contre le mur, s’étendait une longue rangée de patinettes, le comité d’accueil de tout visiteur, si illustre fut-il. Ainsi se déplaçait-on, en glissant ces feutrines sous les souliers. Personne ne pouvait déroger à la règle. Même le plus râleur de ses cinq fils, qui aimait à exhiber ses clinquantes chaussures italiennes (sur le fil du pléonasme, là…), se pliait, docile, au rituel. Et gare à celui qui faisait mine de ne pas réussir à glisser : c'était comme signifier à la maîtresse de maison que les sols n'étaient pas impeccables !

La grand-mère d’Emma aimait recevoir les samedis, en fin de journée. Aussi, elle consacrait sa matinée à ses sols. Le matin, elle posait la grosse boîte en ferraille de cire sur le radiateur ou derrière les fenêtres, selon le temps. Tandis que la cire ramollissait, elle savourait son premier café. Elle étalait ensuite le produit sur le sol. Elle s’appliquait et avançait dans le couloir, doucement, une patinette sous chaque genou, du marbre au parquet. Emma en garde un souvenir précis : petite fille, elle essayait les chaussures à talons hauts de sa grand-mère dans la cour et s’arrêtait parfois pour la regarder soigner ses sols. Elles allaient ensuite au pain, pour laisser sécher la cire. Parfois, Emma recevait un petit ours en guimauve recouvert de chocolat. De retour, le temps de mettre un plat à mijoter sur le gaz, la grand-mère reprenait son labeur avec la brosse à reluire. De temps en temps, elle observait sa petite-fille hissée sur ses talons, drôle de spectacle : elle souriait et lui demandait aussi d’aller moins vite sur ses échasses.

L’usage des patinettes demandait une certaine adresse. Et peu d’amour-propre. Elles revêtaient un aspect intéressant, logeant tout le monde à la même enseigne : la commère du quartier, le banquier qui voulait lui faire acheter des actions, la belle-fille préférée, le cousin pique-assiette, les petits-enfants, le curé, ses fils… Tout ce beau monde patinait gaiement.

La première fois que Maya s’était sacrifiée à la tradition, elle s’était sentie secrètement ridicule. Elle avait bien surpris le regard goguenard de son amie mais s’était résolue à avancer avec le plus grand naturel… jusqu’au bout du couloir en marbre. Elle avait dû s’y reprendre à trois fois pour franchir la barre de seuil qui menait au salon : l'obstacle était de taille. Seuls, les patineurs aguerris parvenaient à emmener la feutrine de l'autre côté. Les novices, maladroits, se retrouvaient bien malgré eux avec une chaussure en suspens. Pire : sur le parquet. La patinette, taquine, aimait embarrasser les invités. Vite, ils cherchaient du regard la grand-mère et, s'ils n'avaient pas été pris sur le fait, ils se penchaient, en équilibre sur une jambe pour saisir le misérable patin d'une main et le rapatrier de l'autre côté. Dans cette épreuve dite de la barre de seuil, Maya était restée digne, quoiqu'un peu maladroite. Une fois initiée, une fois des leurs, elle avait pris l’habitude, avec Emma, de se gausser de tout nouvel arrivant bizuté sans scrupule par la grand-mère – qui leur adressait parfois de furtifs sourires de connivence.

 

Le pendule vient de cesser son balancement, sortant Maya de sa torpeur. Qu’on ne lui parle pas de rêverie. Elle vient de sentir la cire, d’entendre les talons traîner maladroitement dans la cour, de voir la brillance du parquet, de rire de la maladresse du banquier.

On la dit rêveuse. Elle se considère comme une voyageuse dans le temps. Son pouvoir magique. L’inconvénient, c’est que ces pérégrinations inopinées la mettent souvent en retard. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

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