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Sur la pointe des pieds.

par Lilou 22 Avril 2020, 01:20 Souvenirs

Sur la pointe des pieds.

Les Ferdinand déjeunaient tous les matins à la même heure dans leur cuisine qui donnait sur la rue du Vénézuela (origine jusqu'à aujourd'hui inconnue : que venait faire le Vénézuela dans un village perdu de Lorraine ?). Tous les matins, il ouvrait la fenêtre et prenait le journal déposé par la Dame de L'Est dans le tube accroché au rebord. Pendant ce temps, elle chauffait le café. Parfois, quand elle en avait le temps, elle rejoignait son mari sur la barre d'appui de la fenêtre. Le spectacle pouvait commencer.

Ça commençait par le haut de la rue : un jeune homme en sweat à capuche courait, décontracté - c'était le style de Cyril - comme s'il faisait un petit échauffement avant un footing. Parfois, il prenait le temps de retenir son cheveux mi-longs bouclés dans un épais bandeau. Cyril était le skater des années 90, cool, poli et toujours souriant. Jamais sans son skate, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige (si, si). 

À la simple vision de Cyril, Maya laissait tomber son cappuccino - à l'époque, elle était capable de boire cette boisson chimique sans ciller. Elle attrapait immédiatement son gros sac à dos vert Nature et découverte, pas le plus esthétique mais celui qui pouvait contenir le plus de bouquins en lui labourant raisonnablement le dos. Elle dévalait les escaliers, jetait un œil au loin et constatait invariablement que le bus était en chemin : elle pouvait l'avoir. Quelques mètres plus bas, entre la maison de Maya et celle des Ferdinand, il y avait une petite butte qui menait chez ''la Chris'' - ce que Maya appelait plaisamment château. Tous les matins, souvent les cheveux encore mouillés, sac à main plein à craquer sur l’épaule, elle dévalait son chemin. Jamais sur les fesses (peut-être si, en hiver, il neigeait, avant). 

C'était la franche rigolade de tous les matins : tous s'étaient passé le mot. Le premier arrivé devait faire attendre le bus pour les autres, faisant mine de ne pas trouver son titre de transport, fouillant laborieusement son paquetage et trouvant miraculeusement le bout de carton mille fois plié dès que les autres arrivaient derrière.

Les Ferdinand les regardaient à chaque fois comme un nouveau spectacle. Un tiercé couru tous les jours de la semaine. Ils ne se laissaient pas de les encourager comme s'ils avaient parié sur un cheval. Et ça rigolait dans la rue. Parfois, l'un perdait son bandeau dans la précipitation. L'autre faisait tomber sa trousse de maquillage par terre. L'autre encore réalisait qu'elle avait oublié sa carte de bus. 

Plus bas, juste en-dessous de chez les Ferdinand arrivait la dernière du quatuor de coureurs : Nath. Elle venait d'un village voisin, déposait sa voiture chez sa mère, avec ses enfants, les embrassait, effaçait les traces de rouge à lèvres sur les joues rebondies de ses garçons et tentait de rattraper les chevaux sauvages. Plus elle était en retard, plus ils étaient en retard, plus ils riaient. 

Dans le bus, ils allaient s'asseoir, essoufflés après avoir salué le chauffeur faussement bougon qui leur promettait à chaque fois de ne pas s'arrêter, un jour.

En ces belles années de fac, Maya et Chris rejoignaient Blan-Blan. Le surnom était, il est vrai, difficile à porter. Mais quand l’affection est là, on peut accepter beaucoup…Elle était d'un village plus haut et s'amusait toujours du spectacle, comme les Ferdinand et le chauffeur (si, si), finalement. Elle enlevait ses sacs pour que ses copines puissent prendre place, essoufflées, bruyantes, riant encore de leur course. Nath restait devant discuter avec d’autres amis et Cyril retrouvait sa bande de skaters.

Maya et Chris prenaient cinq minutes pour rire encore un peu, reprendre leur souffle et finir de se préparer pour être présentables. Les quarante minutes restantes étaient consacrées aux bavardages, parfois aux cours. Quand le bus arrivait à la ville, chacun s’échangeait les infos essentielles : à quelle heure prenaient-ils le bus le soir et le lendemain matin ?

Blan-Blan était une bonne surprise, dans la vie de Maya. Elle l'a longtemps connue de vue et constatait le sérieux qui dominait son visage. Elle en avait déduit que ses fous rires n'étaient pas pour lui plaire. Et qu'elle ne l'aimerait sans doute jamais.

Et puis Chris a les présentées. Une agréable surprise. Aux premiers mots, Maya avait su qu'elle s'était trompée : un incroyable sourire avait transformé son visage jusqu'alors peu engageant. Quelle méprise : en fait d'un personnage austère, c'était à une personne drôle, bienveillante et brillante qu'elle avait eu à faire. Dans la vie de Maya, Blan-Blan était l'une des rare personnes sur personnes sur le compte desquelles elle s'était totalement trompée.

Blan-Blan (ainsi l'appelaient son neveu et sa nièce) (ainsi reprenaient en cœur Chris et Maya toujours promptes à éclater de rire) était brillante. Et modeste, aussi. Et c'était assez drôle. Au hasard de leurs rencontres, c'était incroyable de voir à quel point elle savait se faire discrète. Y compris devant des étudiants, ses camarades de classe, en anglais, qui se targuaient d'avoir un bon niveau, crânant  même avec leur accent. Blan-Blan humble, silencieuse. Et bilingue. 

Et puis est venu le temps des concours, des écoles, etc. L'époque des bus est révolue. On fait sa vie, en somme. Parfois, Blan-Blan, Chris et Maya se revoient et rient encore de bon cœur. C’est assez rare : Chris est le noyau dur et ne revient dans la région que deux fois dans l’année. Elle est la meilleure amie de Blan-Blan et la plus vieille amie de Maya…

Maya regarde la photo de ses copines sur un banc. C'était l'été dernier à la pépinière. Elle était arrivée en retard parce qu'elle avait eu du mal à se garer. Non. Parce qu'elle était partie tardivement ! C’était si naturel entre elles, qu’elle n’avait pas à inventer un de ces mensonges de politesse.

Jolie photo : elles sourient toutes les trois. Chris est au milieu, rayonnante avec son ventre rond pour la troisième fois. Blan-blan avait son joli sourire triste. Mais sourire quand même. Au moment de prendre la photo, un paon les avait surprises en s’approchant d'elles. Elles avaient admiré sa belle traine derrière lui, qui balayait le sol. Chris avait du pop corn et du coup un nouvel ami à plumes – impossible de rivaliser.

C’était une belle après-midi. Ces moments précieux où l’on prend le temps de retrouver ses amis. Elles s'étaient quittées assez tard, ce jour-là. Maya les avait invitées à dîner le lendemain soir : la saison des barbecues battait son plein. Comme d’habitude, Blan-Blan avait répondu courtoisement qu’elle verrait : cela lui était difficile de voir beaucoup de monde.  (Elle ne viendrait pas). Elles se sont embrassées en promettant de se revoir bientôt, toutes les trois.

Maya raccroche le téléphone. Sonnée. Chris.

Blan-Blan est partie. À sa façon, sur la pointe des pieds.

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