Indécise

Publié le par Lilou

Indécise
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Indécise Maya.

- Vous êtes sûre de prendre les deux ? C'est le même modèle !

Maya hoche la tête. Entre le 42 et le 43, elle hésite. Il s'agit de ne pas se tromper. Alors elle achète les deux paires de baskets La vendeuse hausse un sourcil dubitatif, ouvre la bouche, puis se ravise et passe trois pantalons identiques. XL, c'est bien pour être à l'aise, c'est large. Le M fait un peu petit. Difficile de ce faire une idée avec la taille élastique. Le L conviendra parfaitement. Et pour être sûre, elle prend le M. Et le XL. 

Elle a roulé lentement non pas parce qu'il neigeait. Enfin si, un peu. Surtout pour imaginer une centième fois ce moment. Une centième fois depuis ce matin. Parce que l'idée lui trottait dans la tête depuis Noël. Elle se demande comment elle sera accueillie. En a-t-elle fait un peu trop avec ces deux paires de baskets ? Il n'aurait peut-être pas spécialement envie de faire un défilé de mode tout de suite.

Elle gare sa voiture. Parking payant. Elle peste - il y a une indécence à pratiquer ces prix exorbitants quand on sait que les automobilistes n'ont pas d'autres choix que celui de s'y plier. Cinquième étage. La vue doit être belle sur tout ce quartier enneigé. Le hall de l'immeuble est décoré pour ces fêtes de fin d'année. Ça fleure un peu années 80 mais ça sent surtout la volonté de bien faire.

Il est content. Elle s'en étonne. Il la remercie, la regarde longuement. Il lui dit qu'elle est belle. Elle baisse les yeux, gênée. Elle change de conversation. Elle lui propose d'essayer les baskets. Le 43 convient mieux. Il la regarde encore. Ce sont des Skechers, assez facile à mettre. Il n'écoute pas. Il serre sa main, fort. Aussi fort qu'on peut le faire quand on a cet âge et qu'on est alité.

Parfois, il se sent fatigué. Il ferme un peu les yeux. Pas longtemps. Mais assez pour qu'elle imagine... Elle s'était promis de ne rester qu'une demi-heure. Après près de trente ans, ça n'a plus de sens de compter les minutes.

Il n'aime pas les carottes. Il veut ses tomates, ses oignons, son Espagne. Elle lui promet de revenir dimanche si il mange. Il faut reprendre des forces pour sortir d'ici. Même s'il n'aime pas les carottes. Promis ?

En repartant, pourtant, elle se jure de ne jamais souffler à une personne indécise Vas-y, un père, on n'en a qu'un. Elle boude l'ascenseur : descendre cinq étages, ça clarifie l'esprit. Les visiteurs devraient d'ailleurs tous, dans la mesure du possible, préférer les marches en quittant ces lieux. Dans les longs couloirs parés de guirlandes sortie de fonds de cartons de décorations de Noël, elle observe les gens. Les chambres ont souvent les portes ouvertes, comme une vue sur le monde, une invite à la vie. Comme pour laisser entrer l'espoir. Quand les portes sont closes, ça sent la solitude. La solitude face aux hommes. Ou face à la faucheuse. La cafétéria, est comme un Sasse de décompression : on ne peut pas vous laisser rejoindre vos pairs dans cet état, venez prendre un café. Et la dernière étape est une sorte de ces cellules de désinfection au sortir d'un laboratoire : le hall, où se retrouvent toutes sortes de fumeurs. En le traversant, Maya a le temps d'observer cet homme, assis, chauve, au visage émacié, qui tire sur sa clope, les yeux fermés comme pour mieux la savourer. Sa compagne, à côté de lui, porte une cigarette à ses lèvres en s'appuyant sur l'une des poignées du fauteuil roulant de son mari.

Elle quitte l'hôpital. Les gens qui arrivent croisent les regards des autres qui partent. Vides, silencieux ou encourageants, ils essaient vainement d'y deviner ce qui les attend. Tant d'histoires a priori différentes qui ont finalement toutes une forme d'universalité.

 

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