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Maria

par Lilou 20 Août 2019, 17:16 Souvenirs

Maria

- Maria ?

Eh oui ! Qui veux-tu qu’ce soit ?

Maya, que d’aucuns qualifient de délurée, rigolote, fougueuse, spontanée, hardie ou, pour reprendre une expression plus contemporaine, sans filtre, est littéralement pétrifiée au milieu de l'allée du magasin. Aucun mot ne sort de sa bouche. Elle regrette d’avoir interpellé cette femme. La voilà dans une situation bien inconfortable : elle n'a rien à lui dire. 

Maria se tient devant elle, massive, pinçant fortement les lèvres d'où jaillit un effroyable rictus. Lorsqu’elles se sont péniblement desserrées pour lâcher ces quelques mots, pour les rugir, elles ont découvert d’improbables chicots affûtés - autant de hallebardes qui auraient plu sur celui qui se serait approché trop près de cette forteresse. Elle cramponne son caddie comme si quelqu’un allait s’en emparer et son regard défie quiconque de lui adresser la parole. Elle est de ces personnes qui semblent nées furieuses contre la terre entière, avant même de savoir ce que la vie leur réserve.

De Maya, l’adolescente timide et réservée, frêle et maladroite, il ne reste aujourd'hui évidemment plus grand-chose. Mais certaines réactions ont la peau dure, cette rencontre le prouve bien. Le constat est sans appel : trente années plus tard, Maria l’effraie encore. Un réflexe. Maya a l’impression de devenir toute petite devant l’ogre de son enfance.

Il faut dire qu’elle en imposait, à l’époque, au collège, avec ses 18 ans. Loin d’être (dé)considérée comme l’élève cancre, les plus jeunes la respectaient. Parce qu’elle s’habillait comme une femme, fumait fièrement des cigarettes sous l’abribus. Elle faisait et défaisait les réputations, riait fort. Elle s’imposait Cupidon dans ses bons jours, déballait les secrets des filles sur la place publique quand elle était d’humeur. Elle tenait tête aux garçons, d’ailleurs elle avait le sien, un gaillard paumé de 24 ans passionné de tuning…

Maria… C’était devant chez elle qu’on trouvait les bandes du coin et du village voisin. Parce qu’elle n’avait pas toujours le droit de sortir, sa cour venait à elle. À l'heure du goûter, son Nutella, c'était une tartine beurrée couverte de Benco. On trouvait cela original, on ne savait pas.

Parfois, quand l'envie était plus forte, elle bravait les interdits et sortait avec ses frères. Quand le père découvrait leur absence, il attendait patiemment dans l'encadrement de la porte d'entrée ses rejetons, le soir. Et en l'apercevant, ils se mettaient tous à courir, comme des oisillons maladroits regagnant péniblement leur nid. Ils couraient, comme dératés, pour avoir l'élan qui les ferait passer rapidement devant la figure paternelle qui leur assénait des coups de pieds au derrière, aussi habiles que puissants.

Maria et sa cour... Ça a duré, un temps. On l’a casée dans un CAP, non loin d’ici, tandis que Maya est allée étudier en ville. Maria est restée revêche, clope au bec et rouge à lèvres toujours plus rouge. Puis elle a fini par ne plus faire illusion : les samedis, on lui préférait l’ivresse des sorties en ville. Sa cour se réduisait comme peau de chagrin mais lui rendait les honneurs si l’occasion se présentait.

Elle a travaillé immédiatement après son CAP. Et elle est partie. Avec son gars, dans cette voiture tuning. Elle est partie, furieuse. Pare qu’elle est comme cela, Maria. Une furie.

Dans le rayon, Maya ne dit rien. Elle a repensé à tout cela. Elle sourit vaguement à Maria qui répond avec un curieux grognement et tourne les talons, sans demander son reste. 

À croire que ce nouveau-né savait ce qu’allait lui réserver la vie.

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