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Mémé

par Lilou 3 Mars 2018, 10:59 Souvenirs

         7 heures. Encore fébrile, Maya se lève pour préparer le café. Elle aime se lever tôt le matin, même le dimanche. Profiter de la matinée, se réveiller en douceur, s’installer près de la fenêtre et regarder les foulées des plus motivés, les coups de pédale convaincus, les passants ensommeillés promenés par leurs chiens heureux, les petits vieux qui vont au pain et reviennent baguette et journal sous le bras. C’est là un joli bal qui se donne chaque dimanche matin, presque réglé comme du papier à musique.

         Il faut se lever tôt pour assister à cette danse mais c’est la période la plus dynamique de la journée. Maya a horreur du dimanche après-midi. Des souvenirs d’enfance, probablement, peuvent l’expliquer… [dans le prochain billet, car ce n’est pas le sujet]

         Au café encapsulé, rapide, inodore de la semaine, elle préfère le grain moulu. Et si elle n’a pas eu le temps d’aller chez un torréfacteur, qu’importe : l’ouverture d’un basic produit industriel convient... Elle aime y plonger son nez et constater combien l’odeur ravit ses papilles.

         Maya est si faible ce matin qu’elle s’assied sur une chaise pour ouvrir le paquet. La radio à peine audible lui murmure que c’est la fête des grands-mères, aujourd’hui. Elle sourit. Non qu’elle soit sensible à cette injonction à penser à sa grand-mère ce jour-là. Elle pense parfois à sa Mémé et ce faisant, elle sourit toujours, le regard un peu perdu.

         Elle n’a connu aucun de ses grands-parents. Disputes familiales… Il n’y avait guère que Mémé Hélène qu’elle avait rencontrée dans de tristes circonstances. C’était suite au décès de son grand-père. Elle n’avait jamais été si proche de son Pépé géographiquement que devant son cercueil : l’enterrement est parfois l’occasion de bien tardifs rapprochements. Elle ne lui aurait décidément jamais parlé.

         Quand cette petite dame inconnue, blonde aux yeux bleu acier, à l’accent polonais si prononcé l’a prise dans ses bras, elle ne l’a pas immédiatement adoptée, question de principe. Et de jeunesse. Déjà, elle se demandait comment l’appeler. Mémé Hélène ? Mais alors que dire de sa vraie grand-mère ? L’appeler Mémé Hélène, lui accorder le statut de « Mémé », n’était-ce pas comme destituer sa grand-mère, lui tourner le dos, l’oublier ? Pourtant, Mémé Hélène gardait le sourire et se rapprochait de Maya, avec son beau regard bleu acier. Son regard polonais. Comme son Pépé. Deux Polonais, veufs, qui s’étaient trouvés. Les hasards de la vie...

         Sa Mémé avait été enlevée à sa famille pendant la guerre par les Ukrainiens alors qu’elle avait tout juste vingt ans. Quelle vie avait-elle menée ! Les Allemands, les Ukrainiens… surtout les Ukrainiens, elle les avait en horreur. Jamais, Maya n’avait osé lui parler de son petit chéri allemand, de peur de la heurter. Mémé était profondément marquée. Mais elle demeurait souriante, avec son regard bleu acier. Son rire résonne encore distinctement dans la tête de Maya.

         Et il y eut cette jambe cassée après une chute, puis le camp de prisonniers en Moselle. Et cette famille de fermiers pour lesquels elle avait travaillé. Elle ne s’en plaignait pas, ils ne l’avaient pas battue, eux. La dame lui avait même acheté un chapeau et une robe pour aller à la messe le dimanche. Quand Maya passait devant la ferme, longtemps, elle éprouvait une sorte de rancœur. De temps à autre, elle apercevait des silhouettes qu’elle avait appris à détester. Et puis, elle a grandi…

         Quand la Grand-Mère, la vraie, est décédée, Pépé avait été très courtisé. Il faut dire que dans une petite ville de mineurs, il y avait beaucoup de veuves. Quelques années après, c’est Hélène qu’il a choisie. Ce qui les rassemblait les séparait aussi. Alors que Mémé était retournée en Pologne dès que cela avait été possible, Pépé, arrivé en France bien avant la guerre, alors qu’il n’avait que six ans, refusait catégoriquement de retourner dans ce pays qui n’avait pas su les nourrir. Sa famille avait dû y laisser sa sœur aînée qui n’avait pas survécu.

         La cafetière râle pour annoncer que le précieux breuvage est prêt. Elle sort Maya de ses rêveries. Il est bon, parfois, de prendre un peu de temps pour se souvenir des belles personnes. Le café fumant coule dans la tasse. Maya prend une cuiller pour touiller, sans sucre. Parce que ce bruit...

Mémé
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