Mamma mia!
La revoilà, de bon matin, prête à me harceler, à me torturer puisque c’est là sa seule et unique raison de vivre. Depuis ma naissance, elle me poursuit, sans répit, elle me traque comme un lion poursuivrait sa proie. J’ai eu beau tenter de nombreuses ruses, comme le font les pauvres renards dans la chasse à courre, ce n’est que rarement que j’ai pu lui échapper. Tapie le soir, au détour d’une ruelle, quand les gens se font rares, cachée dans ma cave, dans l’obscurité, pire encore: désormais, elle ne craint plus d’être reconnue et se montre au grand jour. Aucun recours, je n’ai aucun recours pour me défendre à armes égales contre elle. Un garde de corps, aussi solide soit-il se retrouverait bien dépourvu face à l’Odieuse.
Mamma mia ! La revoilà ! C’est ainsi tout ce que j’ai pu dire pour exprimer ce qui venait à mon esprit. Mon cher Karim, le Marseillais, générosité incarnée, m’a rapporté une belle boîte de calissons. Qu’elle était ravie, la Cruelle : elle arborait un large sourire de satisfaction en me voyant ouvrir, le soir, le ruban qui enfermait ses complices. Ils étaient dix, onze avec elle. J’étais seule et impuissante. La premier, a été si vite englouti que son goût m’a échappé. Le deuxième, lui était délicieux. C’était en réalité le premier que je goûtais, mais un peu trop vite. Aussi me suis-je résolue à savourer le troisième et le quatrième en connaisseuse : mon palais distinguait avec raffinement le fin glaçage, la délicieuse pâte d’amande. Et l’hostie. Quelle idée de mettre une hostie ! Est-ce là une mise en garde ? Loin d’être une grenouille de bénitier, je n’en suis pas moins refroidie en tombant sur cet os. C’est au moment où la victime tentait désespérément d’échapper au tueur en série en cherchant une cachette dans sa maison, puis en s’enfermant à double tour, que le couperet est tombé : comment pouvait-elle espérer que cette simple porte résisterait à un colosse en furie ? Prise de compassion, les numéros cinq, six et sept ont suivi. Je ne m’en suis aperçue qu’une fois le septième trépassé.
Dame nature a bien fait les choses en nous dotant d’une conscience. Après avoir assisté à un véritable carnage dont la malheureuse n’est pas sortie indemne, j’ai constaté le mien. Résolument, j’ai fermé la boîte, l’ai déposée sur l’une étagère de ma bibliothèque qui ne contient que des classiques que je ne relis que très rarement. Numéro huit, numéro neuf et numéro dix bénéficieraient d’une nuit de sursit.
De bon matin, donc, j’ouvre avec appétit la précieuse boîte, sans l’ombre d’un scrupule et pour cause : numéro huit, numéro neuf et numéro dix vont me servir de petit-déjeuner. En cherchant bien, dans le glaçage, il y a du lait, dans la pâte d’amande, des amandes et dans l’hostie… quelque chose qui ressemble à du pain. N’est-ce pas un fantastique petit-déjeuner complet ? Pourtant Elle est encore là, l’Odieuse, se frottant encore les mains. Sa satisfaction sera d’une courte durée, pourtant !
Misère, ne puis-je que m’écrier, poliment. Le lit sur lequel dormaient paisiblement les trois compères est en réalité un lit à étage. Diable ! En enlevant le plastique, je découvre dix autres créatures attendant frénétiquement leur tour. Sans mot dire, je repose le couvercle, traverse le couloir en bousculant l’Odieuse au passage et dépose l’objet de ma gourmandise entre deux boîtes de conserve. Avec un peu de chance, je finirai par l’oublier.
On sonne à la porte. Aussi bien que dans les films : au moment de craquer, le scénariste vient au secours de l’héroïne. Ravie de pouvoir penser à autre chose, l’espace d’un instant, j’ouvre à mon petit frère adorable qui vient me faire une petite visite. Ah, mon petit frère, je l’adore : c’est le meilleur petit frère dont on puisse rêver ! Un café s’impose…

Peut-être vous demandez-vous ce qu’il a de particulier, mon petit frère, pour être décrit avec tant de bonté ? A vrai dire, il est d’une générosité très… marseillaise.