L'aire obscure

Publié le par Lilou

L'aire obscure
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Encore un bâillement. Les yeux piquent. De temps en temps, elle sent les bandes blanches râpeuses de l'autoroute sous les pneus de la voiture. Qu'elle cesse de lutter contre le sommeil ou qu'elle finisse par défoncer une barrière de sécurité. Dans le meilleur des cas.

L'aire d’autoroute Sandaucourt tombe à pic. Le panneau qui l'annonce le promet : à boire, à manger, toilettes, essence et espace vert pour se dégourdir les jambes. Et parking pour dormir.

Sur le grand plateau de bitume cerné d’arbres, la chaleur tombe comme une chape, Maya cherche un peu d'ombre pour se garer. Juste à côté d'une BMW décapotable, massive et arrogante, elle trouve son bonheur. Le conducteur a laissé sa portière ouverte pour avoir un peu d'air. Maya klaxonne brièvement pour qu'il la referme. Arrivée à sa hauteur, elle le découvre, mussif et arrogant, espèce de bee gees assumé qui répond d'un coup de menton à son signe de main pour le remercier. Le type n'a pas l'air commode et cela attire son attention. Curieuse Maya.

En baissant son siège, elle tourne machinalement la tête vers la droite, à la recherche de son sac-à-sieste. S'y trouvent, pêle-mêle, deux plaids - léger et chaud - des boules Kies, un masque pour les yeux et un bonnet. Avec la sieste, Maya ne plaisante pas. our de cou. Ce faisant, son regard se pose sur la voiture voisine : derrière le volant qu'il tient d'un main ferme, un jeune homme d’une trentaine d’années serre les mâchoires, et ferme les yeux. Son visage est une énorme grimace qui refuse d'entendre ce que lui crie presque une femme de son âge, sur le siège passager. Il est à bout. D'ailleurs quand elle finit par se taire, il se lève et sort de la voiture. Maya se découvre soudain spectatrice privilégiée. Aussi privilégiée qu'indiscrète. Alors elle plonge dans son rôle de siesteuse tellement fatiguée qu'elle ne vous a pas entendu, m'sieur dame, nan,

Ce n’est pas une dispute : c’est une urgence. Une inquiétude qui déborde.Soudain, le jeune homme bondit hors du siège, claque la portière avec une violence qui résonne sur toute l’aire de Lorraine Sandaucourt, puis se réfugie à l’arrière, comme quelqu’un qui ne sait plus où se mettre pour contenir sa panique.

La jeune femme, elle, s’éloigne vers les arbres. Elle ne marche pas : elle cherche. Ses yeux fouillent l’ombre, comme si une silhouette pouvait surgir à tout instant.Tu observes, immobile, et une pensée te traverse : il va partir sans elle.

Mais non. Il reste, tendu, comme un animal aux aguets, attendant un signe.Deux minutes. Trois peut-être. Puis la jeune femme revient, le visage fermé, les gestes rapides. Tes fenêtres sont ouvertes — la chaleur t’y oblige — et tu entends tout.Le jeune homme ne l’accueille pas : il l’aspire dans son urgence.

— Monte.

Sa voix n’est pas dure : elle est pressée, presque affolée.

— Monte, dépêche-toi.

Elle s’arrête, déstabilisée.

— Quoi ?

Et lui, avec une panique nue, sans filtre :

— Elle s’est barrée, je te dis !Ce n’est plus une scène de tension : c’est une alerte.

Quelqu’un manque.

Quelqu’un a disparu.

Quelqu’un qu’ils doivent retrouver.La jeune femme monte aussitôt.

Le jeune homme démarre comme si la route était une piste de secours. La BMW bondit, crache le gravier, manque de renverser un piéton — mais il ne le voit même pas. Il ne voit plus rien. Il ne suit qu’une seule chose : la trace de celle qui s’est enfuie.Et toi, tu restes là, sur l’aire Lorraine Sandaucourt, témoin involontaire d’un drame qui s’est ouvert et refermé devant toi comme une porte battante.

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