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Brassages

par Lilou 2 Février 2020, 01:56 Ça - c'est dit...

            C’est une petite brasserie sympa que Maya fréquente régulièrement. Elle aime beaucoup cet endroit qui raconte pléthore d’histoires.

             Tôt le matin, les travailleurs viennent y prendre leur café sur le pouce, une fesse posée sur un tabouret au bar, prêts à filer. Ça lit la presse d’un œil, tape des sms, vérifie ses mails. C’est parfumé. Parfois trop, d’ailleurs – Maya plonge son nez dans le café.

             Dans la matinée, les retraités se retrouvent par petits groupes, arrivant un à un et saluant bruyamment l’arrivée de chacun d’eux. Ils trompent leurs longues journées à l’unisson : ça leur donne une bonne raison de se lever, se préparer et passer le temps jusqu’au déjeuner.

             Ils croisent les rendez-vous d’affaires – petites, les affaires. Ils rencontrent aussi ceux qui travaillent sur leur portable, dont les tables sont si encombrées de dossiers que la serveuse doit toujours attendre patiemment qu’une place soit faite pour accueillir un p’tit noir salvateur.

             À 10 heures, ils arrivent. Pas avant. Hagards. Parfois, leur regard embrumé se fait farouche. Assis au bar, le dos vouté, leurs mains entourent un verre de Martini. Premier, deuxième, troisième. Sans toucher une cacahuète. Ils regardent les clips sur l’écran. Perplexes. C'est la pause déjeuner: ils s’éclipsent, discrètement, cahin-caha.

             À midi, arrivent les employés des boîtes du coin. Des mères et leurs filles, aussi, après leurs courses. Rarement des mères et leurs fils. Les serveuses prennent les commandes. Des couleurs, aussi. Elles demandent la cuisson de la viande, proposent des légumes à la place des frites, suggèrent un pichet plutôt qu’un verre de vin chacun. Elles s’enquièrent du bon déroulement du repas.

             - Sinon, on a le plat du jour, du sauté de dinde.

            Maya était tranquille, sereine. Elle passait un moment agréable jusqu'à ce que la serveuse essaie d'aider un indécis un choisir. C'est une chose qui l'exaspère que ces gens qui prennent tout leur temps dans des brasseries pour commander, retardant les serveurs déjà débordés. À la recherche de nourriture, le type, accompagné de sa fille (Maya a entendu-écouté-par-mégarde-attentivement leurs échanges), regarde la carte avec son groin, se fichant de retenir la serveuse pressée. À son large sourire, la patiente jeune femme répond par un rictus méprisant. Et la réplique fuse. Convenue. Connement convenue. 

            - Du sauté de dinde? Euh, ça ira. J'en ai assez sauté, des dindes. 

            La réplique ne ferait pas son effet sans le rire gras qui l'accompagne. Rictus méprisant puissance dix, il faut bien faire bouillir la marmite. 

            - Quoi, ça vous fait pas rire? 

            La commande est enfin prise. Le type est hilare. Autosatisfaction. Je m'aime et je suis drôle. Et cette nana avec son carnet de commande, coincée comme elle est, elle n'a pas dû recevoir depuis des mois. 

            La fille du type a le même rire gras. Et pourtant, parmi les ''dindes'' qu'il a sauté, il y a ta mère. Ça semble t'échapper. Maya les regarde. Qu'ils s'en rendent compte. Voilà, c'est à elle de passer la commande...

             - Sinon, on a le plat du jour, du...

             - Ça ira... je vais prendre votre rôti de gros porc. J'espère qu'il a été cuit à l'étouffée. Ou à la broche, avec une pomme dans la gueule pour lui donner l'air heureux d'être mangé. Équeuté, aussi. Par nécessité, il n'y a pas que les fruits et les légumes qui se font équeuter. Et farci, tant qu'à faire. Voilà, c'est un booooon rôti de PORC.

             Maya dit ça d'une traite. Sans regarder la serveuse. Fixant ostensiblement le type. Appuyant sur certains mots. Le type s'est arrêté de parler, incrédule. Du lard ou du cochon ? Maya offre à la serveuse la tête du (rôti de) porc sur un plateau. Celle-ci profite qu'il soit dans son dos pour rire.

             La commande est rapidement prise. Maya est hilare. Autosatisfaction. Je m'aime et je suis drôle. Et ce type avec sa fille, coincé comme il est, il n'a pas dû recevoir depuis des mois. 

 

 

 

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