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Plein le dos

par Lilou 12 Novembre 2018, 00:43 Expérience

            Maya commence à avoir froid mais elle prend son mal en patience. Après tout, c'est elle qui avait insisté pour qu’ils se retrouvent après la cérémonie. Même si elle était épuisée par une longue journée, même si son dos la faisait souffrir.

 

            Elle patiente, même si c'est loin d'être sa qualité première. Il fait déjà nuit. Cela fait tout juste une heure qu'ils se sont rencontrés. Elle lui avait donné rendez-vous à l'angle de la rue Baron Louis et du cours Léopold. Sans hésitation, parce que Maya est une fille spontanée, on ne le refera pas.

 

            Lasse et faisant fi des convenances, Maya s'était adossée au mémorial Désilles pendant la cérémonie. Ce n'était pas une façon de se tenir, mais elle n'en pouvait plus. Il s'était approché d'elle et s'était appuyé, lui aussi, contre le mur, lui adressant un sourire de connivence. Elle lui avait dit qu'elle l'avait repéré parce  qu'il avait des traces de poussière blanche dans le dos. Probablement comme elle, maintenant: la pierre tout juste rénovée du mémorial était poussiéreuse et marquait, impitoyable, les dos paresseux. Après quelques échanges chuchotés, ils étaient convenus de se retrouver. 

 

            Un quart d’heure déjà. Il se fait attendre. Maya est fatiguée mais elle a envie de faire cet effort de le raccompagner chez lui. Et pourquoi pas? Le voilà qui arrive, enfin, large sourire aux lèvres. Comme Maya avait hâte de bavarder avec lui! Ils se sourient et s’apprêtent à prendre la route ensemble. Soudain, de voix se font entendre derrière eux. Ça cancane, ça glousse, ça blague, ça se bidonne, ça pouffe, ça couine, ça s'esclaffe, ça beugle. Ça irrite. Des officiels. Politiques, militaires, journalistes. Et le ghota nancéien. Maya les regarde longuement. Les portières de luxueuses voitures claquent, indifférentes. Maya meurt d’envie de leur dire sa façon de penser. Mais une main tire doucement sur la manche de son manteau. Allons-y.

 

            Il a 86 ans. Il était porte-drapeau pendant la cérémonie. Il avait discrètement reculé de quelques pas, et était arrivé à côté de Maya. Il s'était appuyé, essoufflé, contre le mémorial Désilles parce qu'il était épuisé, avait-il confié à Maya, comme pour s'excuser. Il allait ensuite  devoir retourner à pied au centre de Nancy. Il n'irait pas au pot offert par la mairie parce qu'il était épuisé par toute cette marche. Le tram, la cérémonie, déjà le matin... Debout, déjà debout. Le tram, encore. Toujours debout! Et cette longue marche. Non, il n’irait pas au pot. Qu’ils se le gardent, leur pot. Il aimait encore mieux boire un coup chez lui tout seul. Au calme.

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