Elle aussi.

Publié le par Lilou

Elle aussi.
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Il est cinq heures, elle n'a plus sommeil.

Ses mouvements circulaires sont lents et doux. La chaleur se fait sentir peu à peu sous ses doigts. Sursaut. L'eau glacée la réveille sans ménagement. C'est bon pour la circulation du sang. Une serviette épaisse sèche son visage fraîchement gommé, prêt à recevoir un masque apaisant à la camomille -  apaisant, annonçait l'étiquette. Satie joue son Piccadilly et lui ferme les paupières pour l'aider à savourer ce moment. La voilà dans les allées d'une joyeuse fête foraine.

Lorsqu'elle est en mode cocooning, elle reste chez elle, dans une tenue d'intérieur élégante et fraîche. Elle se repose, rêvasse, lit, écoute, dort, danse, chante et boit du thé - le café c'est pour le travail. Évidemment, pas question de ménage.

Mais aujourd'hui, Maya a besoin de laver. À commencer par les Converse qu'elle portait hier soir. Elle essaie la pierre blanche avec la dernière brosse d'Ikea (elle en possède une collection remarquable). Elle frotte avec un mélange de bicarbonate et de Cif (elle adore le Cif mais évite de le dire en public puisqu'aujourd'hui cela n'évoque guère que le Sillon InterFessier aux nouvelles générations). Elle compare ses Converse. Ouais, la semelle commence à blanchir. Elles iront quand même dans la machine à laver. 

Sept heures. Tant pis pour son gommage et son masque, Maya éprouve le besoin impérieux d'aspirer les sols. Elle est fatiguée mais elle les veut comme sous neufs. Elle commence à avoir envie de dormir. Après. Juste après ça. Et puis, le nouvel aspirateur balai est sympa à utiliser. Quand elle a fini, ses yeux se posent sur sa bouteille de Leffe. Absolument impossible de la laisser ici. Haut-le-coeur. Elle chausse ce qu'elle a de plus rapide à mettre. Au passage, elle prend aussi son verre à bière. Elle sort jusqu'au bout de la rue, pour les benner au verre. 

Quand elle rentre, elle a encore besoin de nettoyer. Les toilettes. Vite, des gants en plastique. Brosse. Produit. Lingette. Re-produit. Re-brosse. Chasse. Gants jetés. Poubelle jetée. 

Et douche. Tant pis pour l'apaisante camomille. Bonne douche. Lavée. Rincée. Re-lavée. Rincée. Et il faut faire les sols, tiens aussi. Donc re-douche. Elle se sent plus propre.

Elle nettoie. Elle se nettoie. Dès que son souvenir fait surface, elle attrape une éponge, saisit une brosse ou se jette sur du produit. Purs réflexes pavloviens.

Hier soir, elle a avait ouvert sa porte sur lui. Il passait dans le quartier... Bizarre de se voir sans le groupe. Elle s'était sentie obligée de lui proposer une bière comme pour dissiper le malaise. En réalité, elle voulait juste qu'il parte. Mais quand on veut rester courtois.... on fait n'importe quoi. Ça avait été rapide. Elle lui avait tourné le dos, dans la cuisine, le temps de prendre le décapsuleur dans le tiroir et d'ouvrir les bouteilles. Et elle avait senti sa main autour de sa taille.

Surprise.

Stupeur.

Silence.

Sa main avait pressé sa peau à travers le tissu. 

Au moins dix secondes avant que Maya ferme son poing et le tape fortement sur cette main.

- Ça va ? T'es stressée ou quoi ? 

Il l'avait questionnée mimant l'incompréhension avec ses sourcils exagérément levés. Ou comment faire croire à une nana qu'on a peloté qu'elle voit le mal partout. Encore une hystérique.

Surtout pas d'hésitation ou tout basculera en sa faveur. Elle s'était dirigée, raide, sans mots dire vers la porte, l'avait ouverte. Surtout pas d'hésitation : ouvrir la porte, le regarder dans les yeux, garder le visage fermé. 

Seule dans son entrée, le dos courbé, les mains sur les genoux, elle avait cherché sa respiration. Sur la table, la Leffe. Elle avait eu un haut le cœur et avait vomi. De dégoût. Ainsi s'était-il exprimé, son dégoût. Le groupe, les amis. Elle allait devoir se taire. L'équilibre du groupe. Se taire et vomir, c'est un pack complet. 

Elle s'est sentie salie. Elle s'est nettoyée avec un gommage. Un masque. Des converses propres. Les sols aspirés, lavés. Et ce qu'il avait touché, au verre. 

Le regard de Maya se pose sur la chaise de la salle de bain. Sa jupe en cuir. Son petit pull. Ça fera une heureuse à la benne à vêtements.

Maya est écoeurée.

- Moi aussi.

 

 

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