Recherche Anna désespérément.
Tard, le soir, la motivation vient parfois à manquer lorsqu'il s'agit de travailler. Tout le monde doit dormir, au mieux dans son lit, au pire devant sa télé. Le corps alangui, le visage détendu, le souffle paisible.
Avec peut-être un petit filet de bave aux commissures des lèvres et un ronflement sonore. C'est ainsi que la vengeresse Maya aime compléter ce tableau. Maudits bienheureux.
À vue de nez, elle devrait en avoir pour deux bonnes heures de corrections. Dehors, un Quasimodo s'acquitte une dernière fois de sa tâche pour se reposer jusqu'aux laudes.
C'est le moment de créer un leurre... Dans la salle de bain, une délicate mousse de douche ravit tout son corps. Elle passe une tenue de nuit toute fraîche, se parfume très légèrement et s'installe devant ses copies. Son cerveau ne rechigne pas puisque tous les signaux d'un cocooning lui ont été donnés. Dans deux heures, il se rebiffera lorsqu'il aura compris l'arnaque et il sera temps de se glisser sous la couette.
L'escroc en dentelles allume une petite bougie. Elle saisit une boîte d'allumettes... De celles, en carton, qu'on secoue pour en évaluer le nombre, le craquement de l'allumette sur le grattoir, le bruit de l'embrasement, la flamme dans la nuit.. Comment diable a-t-on pu remplacer ce moment délicieux, cette douce parenthèse, invite à la lenteur, cette magie à la portée de tous par un vulgaire allume bougie ? Ça fait pschitt et c'est fini - la modernité.
Maya craque une allumette. La flamme fait briller ses pupilles et donne son premier souffle à la longue mèche qui se tortille. Elle regarde un instant (après, elle s'étonne de se coucher à point d'heure...), le temps de souffler sur l'allumette, de la laisser refroidir et de la poser dans une coupelle.
Elle saisit un stylo rouge quand son regard est attiré par un détail sur un côté de la boîte en carton. Un numéro de portable. Elle examine l'écriture, fine, vaguement familière. Masculine. Ou bien celle d'une femme brillante (elle a toujours attribué les grosses écritures rondes à de pauvres âmes - et les ronds sur les ''i'' à des personnes insipides, suffisamment désœuvrées pour perdre leur temps à malmener la voyelle). La boîte semble avoir vécu : rescapée d'un barbecue de l'été dernier, l'humidité du cabanon du jardin en a fait son affaire. Ses yeux se plissent comme pour chasser un brouillard londonnien :
Anna
06 08...
Comme toutes les autres boîtes d'allumettes, elle l'a probablement cherchée au bureau de tabac du coin. Mais comment ce numéro a-t-il atterri là ? Des Anne, Anne-So, Laurane, Anne-Marie et même Anne-Claire, elle en connaît voire a connu. Mais Anna... Non, elle n'en compte aucune.
Le numéro aurait-il été échangé pendant un barbecue, entre ses invités ? Celui d'une sœur, d'une cousine, d'une ex, d'une mère. Maya secoue la tête : nan, quand même pas une mère.
Ce pourrait aussi être une rencontre placée sous le signe de la séduction. Une cliente du bureau de tabac l'aurait écrit à quelqu'un... qui l'aurait oubliée, dans son trouble, sur le comptoir. Le buraliste l'aurait remise en vente sans voir le numéro. Et Maya l'aurait achetée ? Autant jouer au loto !
En attendant, cette femme se morfond chez elle, dans un pyjama pilou pilou, regardant tristement son portable. Ou elle est devenue mauvaise, lasse de croire aux bonnes paroles, criant un vain ''tous les mêmes !"
Et celui qui a perdu le numéro ? Il doit se détester d'avoir été aussi tête en l'air. Il a dû retourner tout son appart pour retrouver cette boîte. Il se dit qu'il est vraiment, vraiment con. Une chance pareil... Et que va-t-elle penser?
Maya se prépare un déca. Elle touille lentement le café, les yeux perdus dans le terracotta du grattoir. Ses pensées sont emportées par la spirale en mousse du café.
C'est presque une responsabilité. Celle de la mort d'une histoire qui n'ira pas plus loin que l'échange d'un numéro de téléphone. Celle de deux êtres dont elle ignore tout qui n'ont pas ce lien qu'elle possède.
- C'est peut-être le nom d'une baby-sitter !
- Moi, je dirais une collègue de travail.
- Un contact BlaBlaCar!
- Ça se trouve, tu n'y es pas du tout ! Pas de love story. Le numéro d'une manucure à domicile.
* * *
Une fois ses invités partis, Maya se sert un dernier verre de rouge pour déguster un reste de gâteau au chocolat noir. Elle pose le tout sur un plateau, avec la boîte d'allumettes. Dans le canapé, sous un plaid, elle savoure l'association heureuse des vignes et du cacao. Deuxième verre - la part de gâteau était un peu grosse.
Dionysos lui offre un sourire qui dessine ses joues rebondies. Il lui tend, si, si, son téléphone portable. Et la petite boîte en carton. Au regard dubitatif de Maya, il ferme les yeux et dodeline de la tête en signe d'acquiescement. Alors, lentement, elle compose le numéro. Lentement, parce qu'elle hésite et surtout parce son geste est imprécis. Ivre, parce que la part de gâteau était décidément trop grosse. Ivre, parce qu'elle est littéralement transportée par un maelstrom d'émotions.
06... 07...
Elle frissonne en imaginant la voix qui répondra. Elle aimerait avoir un téléphone à cadran. Dix tours pour dix chiffres lui auraient fait gagner du temps et de penser à ce qu'elle allait dire.
J'ai trouvé votre numéro de téléphone sur une boîte d'allumettes en voulant allumer nos bougies. Je n'ai absolument aucune idée de votre identité, pas plus que je ne sais comment il est arrivé là, alors je me suis dit...
Tout esprit censé aurait raccroché. Mais c'est une voix rieuse qui répond.
- Maya ? C'est toi ?