Le QR code a changé.

Publié le par Lilou

Le QR code a changé.
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- Allez, fais-moi confiance ! Assieds-toi ! Tu vas voir, tu vas changer d'avis, j'en suis sûr.

Maya avait faim. Même très faim. Mais comme ils n'avaient pas réservé, les tables étaient toutes prises. Une heure, quand on a l'estomac dans les talons, c'est long. Et ce n'était pas le genre d'endroit où l'on vous faisait patienter avec des cacahuètes. 

Son cousin l'avait convaincue : quitte à attendre un moment, autant aller s'asseoir. Mais Laurent n'avait décidément pas changé depuis leur enfance : il avait beau avoir fait des études incroyables, être parti aux States pour intégrer un laboratoire ultra sécurisé (au point qu'elle ne savait même pas sur quoi il travaillait), avoir reçu des distinctions en pagaille, il y avait toujours ce petit garçon malicieux qui sommeillait en lui, prêt à vivre les expériences les plus saugrenues. 

Il avait poussé la porte et longtemps cherché du regard deux places bien situées. Maya le suivit, embarrassée. Elle était d'autant plus mal à l'aise qu'elle portait une tenue flashy. Et ce n'était pas avec son clutch pailleté qu'elle allait se fondre dans le décor... Ils auraient pu s'installer à l'écart, pour être tranquilles mais c'est à côté d'un couple de septuagénaires très sophistiqués qu'il avait décidé de poser son séant. Un discret rictus animait ses lèvres.

Juste devant eux se dressait un QR code. Ça la fit râler intérieurement. Y'a plus moyen de passer dix minutes avec quelqu'un sans dégainer son portable. Avant qu'elle n'ait le temps de protester, il avait déjà flashé le QR code. Elle tenta.

- On va scroller une heure ? Et alors quoi ? On va découvrir toute l'histoire de cette entreprise familiale qui n'est même pas fichue de nous accueillir avec une coupelle d'olives?

Maya avait peut-être parlé, pesté, un peu fort. Le couple d'à côté qui scrutait avec grand intérêt son écran avait levé les yeux pour lui adresser un regard réprobateur. Si ça ne lui plaisait pas, elle n'avait qu'à quitter les lieux. Ma parole, tout part en lambeaux.

Laurent sortit une tablette de son sac. Scanna le petit carré noir sur fond blanc. Une porte, celle par laquelle ils étaient entrés, apparut sur l'écran. Clic. Pur réflexe. Son cousin s'amusait à la voir lutter vainement contre ses démons.

Curieuse application : elle promettait de tout dire de la vie des maîtres des lieux. Étrange spectacle : des photos des membres de cette famille, un improbable arbre généalogique, la maison familiale à différentes époques et même une vidéo de celui qui avait dû être le patriarche, dans ses vignes. Maya en oublia presque sa faim tant la présentation de cette famille était inattendue. Elle eut même la curiosité de cliquer sur le portrait d'un jeune homme et le regretta immédiatement puisque cela joua ''High way to hell'' à tue-tête. Laurent éclata de rire en regardant Maya chercher désespérément à baisser le son - le lieu ne lui semblait vraiment pas approprié.

À son insu, Maya s'était prise au jeu, oubliant ses paillettes, son haut rose flashy et sa retenue, manifestant bruyamment sa surprise à chaque découverte. Ils avaient longuement scrollé, tant et si bien qu'une petite heure était passée : ils allaient hélas pouvoir déjeuner. 

Ils se levèrent. Laurent ferma l'application qui les avaient tant distraits. 

- Tu as vu, le dernier est quand même mort il y a à peine deux mois !

Maya grimaça en apprenant ce détail un peu glauque. Elle jeta un dernier regard sur cet improbable QR code : après les tables des restaurants, les musées et même les tatouages (un collègue avait arboré fièrement le sien la semaine passée), c'était au tour des stèles funéraires. RIP était devenu surcoté : on allait enfin pouvoir déranger les morts en toute liberté.

La grille du cimetière grinça à leur passage. Maya s'était surprise à penser que ce bruit manquait sur la page de présentation de l'appli.

Ce monde part décidément en lambeaux... 

 

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