Du Buisson Ardent au Fruit qu'on Fit.

Publié le par Lilou

Du Buisson Ardent au Fruit qu'on Fit.
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Portes Saint Louis. L'endroit est branché, propre et le personnel, affable. On prend sa veste, la glisse sur un large cintre en bois blanc laqué, dans un vestiaire. Elle savoure l'espresso qu'on vient de lui servir dans un fauteuil relax, au cuir très confortable. Last night a DJ saved my life remixé complète l'ambiance. 

De passage pour quelques jours, Maya avait dû trouver un salon d'esthétique dans une ville qui n'était pas la sienne : l’aiguille, la botte de foin. Les photographies sur le site annonçaient un quitte ou double : un endroit hyper guindé ou une grosse arnaque surfant sur la réputation du quartier. Intuitivement, elle avait décidé que ces portes Saint Louis lui plairaient bien. Après un tour d’horizon, elle avait donc pris rendez-vous.

Intégral. Voilà des années qu'elle sort chaque mois de chez l'esthéticienne, lisse comme de la soie. Deux quartiers de mandarine parfaitement doux dont elle est exagérément fière. Deux quartiers de mandarine qui la font marcher crânement dans la rue en imaginant que chaque regard croisé cache des forêts vierges, des broussailles en pagaille, des buissons fournis. Elle en est sûre, même la plus fashionista est capable de faire le bonheur d'un élagueur. Le crédo de Maya est simple : qu’importe la tenue, le maquillage et les chaussures, pourvu qu’elle soit douce.

Confier son corps, du moins une partie, à une inconnue n'est pas anodin. Mais Maya allait devoir s'y faire : dans son institut de beauté habituel, Joséphine, qui s'occupe d'elle depuis des années, a démissionné pour reprendre ses études. Elle a bien raison de tenter sa chance. Elle peut prétendre à autre chose qu'être la préposée aux bandes de cire, aux miaulements de chattes hystériques, aux élégantes variantes du putain, ça fait mal, là et à l'émerveillement des clientes contemplant, ravies, leur sphinx. Maya lui a donc cherché une remplaçante avec pour seul critère d’être près de l’hôtel. 

- Maya ? Vous êtes Maya ? Eh bien je vous laisse me suivre jusqu'à la cabine.

Une voix grave, sortie d’un corps que Maya découvre girond, vient de l’interpeler inopinément par son prénom. C'est pour le moins étonnant d'être appelée par son prénom par une inconnue. Maya ne s'en formalise pas pour autant : cette familiarité donne à l'esthéticienne un je-ne-sais-quoi de mandarine-friendly.

Zone sensible oblige, l’esthéticienne est reine : mieux vaut partir sur de bonnes bases. Ça a son importance quand on sait qu'on va lui confier son bien le plus précieux. Trente minutes, c'est plus qu'il n'en faut pour faire d'une belle pelouse un no man's Land. Dès qu'elle se retrouve seule dans la cabine pour se déshabiller, Maya cherche une lingette dans son sac. Une délicieuse odeur en sort à son ouverture. Elle s'en saisit, hume son bonheur, s'accroupit, la glisse délicatement entre ses cuisses, insiste un peu, se relève et soudain sert ses jambes et se plie sur elle-même. Une chaleur insupportable se fait sentir en son centre de gravité. Il y a une différence notable entre lingette et voile parfumé. L'esthéticienne est reine, l'esthéticienne est reine ! Elle se voudrait dans la peau de l'une de ces Suédoises délurées courant se jeter dans une eau glacée au sortir du sauna. Mieux : dans celle de l'heureuse propriétaire d'un mister freeze. De petits pas se font entendre dans le couloir. Maya saute sur la table pour se tenir prête. La porte s'ouvre. La cliente est prête et parfumée. L'esthéticienne est reine. 

Une sorte de Colombo entre dans la cabine, s'approche d'elle avec un sourire faut-bien-y-passer, pose sa main chaude sur une cuisse de Maya et penche sa tête sur le chantier qui l'attend. La spéléologue plisse les yeux : 

- Ils sont longs, ça va faire un peu mal. 

Tu parles d'un diagnostic. Maya s'entend bredouiller une vague explication. Elle était débordée ces deux derniers mois. Elle n'a qu'une envie : stopper cet improbable petit tour du propriétaire et en finir rapidement. Ça lui brûle les lèvres de lui dire - celles-là aussi.

L'esthéticienne s'approche de la cire. 

- Vous me direz si la température vous convient. Elle n'est pas très chaude, normalement. Je vous laisse prendre la position de la grenouille ? 

La position de la grenouille... On ne lui a pas dit qu'il fallait réviser un bestiaire avant de venir ici. Dans une demi-heure, ce sera terminé. Devant son hésitation, l'esthéticienne saisit les pieds de Maya, les ramène au centre, écarte ses genoux de chaque côté. Il faut savoir ravaler de temps en temps sa fierté. Elle poudre ses lèvres avec du talc et tapote pour enlever le surplus. Elle tapote en silence. Longuement.

- Vous pouvez faire tomber vos genoux un peu plus bas, pour qu'il n'y ait pas de pli, s'il vous plaît ? 

Difficile de dire ce qui est le plus dur à supporter de la crampe qui guette, du tapotage qui n'en finit pas ou de la cire un peu trop chaude qu'elle est en train d'étaler. La situation a au moins l'intérêt de lui faire oublier sa position ridicule de batracien. Elle tapote maintenant la cire (décidément, c'est une manie) et regarde sa cliente : 

- Vous faites quoi, dans la vie ?

Maya connaît la méthode : on pose une question à la cliente et on arrache la bande d'un coup sec au moment où elle ouvre la bouche pour répondre. Elle a horreur de cette technique réservé aux lapins de 6 semaines. Pour sûr, elle n'a pas entendu sa réponse. Maya sent la clémentine brûlée. Cela doit se voir car son bourreau croit bon de lui dire, en tapotant le quartier endolori, que les poils sont si fins qu'ils partent tout seuls. L'institut de beauté est le seul endroit au monde où l'on sert fièrement sur un plateau la finesse des poils... comme un compliment. Le seul, aussi, où l'on tapote cet endroit spontanément.

Le deuxième quartier de clémentine a aussi droit à la même flatterie, un peu de celles que l'on adresse à un cheval après une course. 

- Vous les faites depuis quand ? 

Là, ça commence à devenir un peu gênant car tandis que Maya répond, elle continue mécaniquement à la flatter, tout ouïe. 

- On fait le sillon inter fessier ? Je vous laisse vous mettre sur le ventre et écarter vos fesses avec vos mains ?

Il n'est pas possible de sympathiser avec son esthéticienne. C'est en tout cas la réflexion que se fait Maya à la fin de la séance, elle est invitée à se mettre sur le dos. La lumière devient soudain plus tamisée et l'esthéticienne lui chuchote maintenant comme si elle était à la fin d'un massage détente. Une main chaude dépose une huile apaisante sur sa peau de bébé. Dans les moindres replis. Maya se sent obligée de lui demander si elle a encore beaucoup de clientes. Elle ne reçoit aucune réponse, comme s'il fallait profiter de ce moment. Et sans crier gare, elle conclut avec une petite tape : 

- Vous voilà prête pour... Voilà ! Je vous laisse vous rhabiller et me rejoindre à l'accueil (tape) ? Nous pourrons fixer une prochaine date (tape), cela vous évitera de souffrir inutilement (tape) ! Tiens, d'ailleurs (tape), cette lingette que vous avez utilisée (tape) sentait divinement (tape). On aurait cru une eau de parfum (tape finale)... Délicieux. 

Sans attendre une réponse, l'esthéticienne est sortie. Une fois seule, Maya prend quelques kleenex dans son sac, les passe sous l'eau froide et tente de refroidir les quartiers de mandarine passés dans une friteuse. Elle se rhabille et rejoint l'accueil.

Tant de flatteries l'ont abasourdie. On eût dit une jument qui venait de remporter son premier derby.

 

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