Léonie (Léonie rebâtit et se battit comme une lionne.)
À travers les persiennes, Léonie observait, émue, Marcel. Qu'il était beau ! Lui seul pouvait faire battre son cœur la chamade. Ses grands yeux rieurs, son sourire craquant et sa simple présence suffisaient à la ravir. D'ailleurs, quand il arrivait dans une pièce, les regards se tournaient toujours vers lui. Il était la plus grande fierté de sa mère qui le considérait comme un dieu vivant. Autant dire qu'aucune fille ne trouverait un jour grâce à ses yeux pour se pendre au bras de son rejeton. Et surtout pas Léonie, la voisine. Qui aurait voulu d'une bâtarde abandonnée par son père puis confiée à sa tante par sa mère ? Qu'importe, entre eux c'était plus fort que tout. Un bruit la sortit de ses rêveries : l'arrivée difficile du facteur qui peinait à monter la petite côte sur son vélo chargé de lourdes sacoches. Marcel lui tendit les mains et lui offrit son plus beau sourire. Immédiatement, sa mère lui essuya son visage baveux et plein des miettes du bout de pain qu'il tossait avec entrain. C'est chez la tante de Léonie que se rendait le facteur. Triste nouvelle, son mari allait être mobilisé en cette première année de guerre. Comme si la première n'avait pas suffi.
Ils avaient déjà 8 ans quand le village fut animé par des pétards allumés par les grands. Avait été improvisé un bal musette : Léonie et Marcel avaient le sentiment que quelque chose d'important était arrivé, sans trop savoir quoi. La fillette attendit patiemment sa part de tarte à la rhubarbe que lui servit sa tante et monta les escaliers aussi vite qu'elle put. Au fond du couloir, elle grimpa à l'échelle et arriva au grenier. Elle tira sur une brique qui dépassait du mur et le regard rieur de Marcel apparut. Sans mot dire, elle s'assit et dégusta sa part de tarte sans lui jeter un œil. Elle lui offrit le trottoir. Il l'accepta volontiers : son papa n'était pas revenu de la guerre et les assiettes n'étaient pas tous les jours pleines. Et ces Allemands, ils étaient partis en vidant le cellier…
Les années étaient passées à toute allure. Léonie se rendit compte un beau matin que Marcel n'était plus là. L'armée. Faut bien qu'i mène un peu sa vie, ce p'tit ! Elle ne laissa rien transparaître, ni sur son visage, ni dans ses humeurs. Elle savait être forte. Son père. Puis sa mère. La suite logique des choses. Sa tante l'envoya chez des gens qui avaient besoin d'une nourrice à 10 km de là. Elle ne reviendrait pas souvent. Les enfants étaient odieux : ils lui donnaient des coups de pied. Le père la regardait, libidineux, après le repas, en cuvant son vin. La mère la surveillait comme le lait sur le feu. L'enfer dont elle ne sortait qu'à l'arrivée de l'été.
La chaleur était si forte, ce jour-là, que Léonie n'eut pas longtemps à attendre pour pouvoir mettre les rideaux secs aux fenêtres. En équilibre sur la troisième marche de l'escabeau, elle se démenait pour accrocher les deux pans à la grande fenêtre. Il fallait réfléchir pour les placer de telle sorte que lorsqu'ils étaient tirés, ils formaient en leur centre une grande fleur. Quand soudain, devant elle, surgit Marcel. Marcel absent depuis 2 ans. Pas une lettre. Et il se croyait arrivé en terrain conquis. Léonie grogna. Une vraie petite lionne. Elle ne cilla pas. Ses joues restèrent de la même couleur. Il eût fallu coller son oreille contre son sein pour se rendre compte à quel point son cœur bondissait dans sa poitrine. Marcel avait manqué son entrée en lui tendant son bouquet de fleurs des champs. Comme s'il était parti la veille. Léonie était bien consciente qu'il avait fait sa vie d'homme, comme on disait. Et ça la contrariait profondément de l'imaginer contre des étrangères, s'enivrer de parfums d'autres, caresser, embrasser ces peaux. Elle en concevait un secret dégoût qui la fit saisir les fleurs avec une indifférence étudiée - juste ce qu'il fallait pour lui faire comprendre qu'il allait devoir patienter un peu, son Marcel. Après un brin de causette assez informel, il rentra chez ses parents, juste à côté, un discret sourire de satisfaction sur les lèvres. La grosse fleur que devaient former les rideaux quand on les tirait était désormais coupée en deux, et à chaque extrémité des deux pans. Fallait-il être aveugle pour ne pas le voir ! Cette trahison des rideaux lui donna du baume au cœur.
La langue tiède de Marcel caressa les lèvres frémissantes de Léonie. Ses jambes se mirent à trembler et ce baiser audacieux scella leur amour. On annonça les noces et prépara le mariage. On fit la liste des invités. Elle allait avoir 24 ans et elle eut cette envie d'être accompagnée à l'autel par celui qui avait fait d'elle une bâtarde. Il faut dire qu'elle passait devant chez cet homme tous les jours en allant travailler. L'idée avait fait son chemin dans sa petite tête de future mariée. Il lui devait bien cela.
Les escaliers étaient raides et il lui fallut se tenir à la rampe pour pouvoir lever la tête vers la personne qui ouvrit la porte sans tomber à la renverse. Sa demi-sœur était parvenue à ne rien laisser transparaître lorsqu'elle se présenta. Elle la fit entrer dans un vaste séjour, l'invita à s'assoir et alla chercher ce monsieur qu'elle s'était promis de ne pas appeler père. Le charme n'opère pas toujours de la même manière. Elle ne s'était pas attendue à découvrir un homme jovial, dénué de gêne, qui la prit dans ses bras avec le même naturel que ce garçon qui lui avait tendu un bouquet de fleurs après deux années d'absence.
Son père lui ouvrit la porte le dimanche suivant. Ils étaient convenus d'un déjeuner. Une robe simple et élégante : l'envie de paraître. Son existence était désormais officielle. C'était étrange, ce sentiment qui naissait peu à peu. Elle était ce flacon poussiéreux, abandonné sur une étagère, sur lequel on venait de mettre une étiquette. Reconnue. Une main qui, on le sentait, avait travaillé dur toute sa vie lui indiqua une chaise. Pour la première fois, elle prit place à côté de son père : l'envie d'être. En face d'elle, sa demi-sœur, impassible. La maîtresse de maison arriva avec le rôti du dimanche. En bon patriarche, il se leva et entreprit de découper la viande. De belles tranches. Peut-être était-ce par réflexe. Peut-être était-ce volontaire. Elle ne le saurait jamais. Le père se saisit d'une tranche et servit sa demi-sœur. Il venait d'arracher l'étiquette à vif. Léonie le regarda faire. Elle constata les regards complices qu'ils échangeaient. Elle remarqua combien la maison était cossue et loin de celle de sa tante dans laquelle elle avait grandi. Soudain, à ses yeux s'offrit toute la vie de famille qu'elle aurait dû avoir. Sa respiration devenait difficile et sans crier gare, elle se leva. Elle balbutia des choses incohérentes. Sa tante l'attendait. Elle était fatiguée, si fatiguée : l'envie de disparaître.
Léonie n'avait guère eu plus de chance en retrouvant sa mère. Elle avait refait sa vie - 4 autres enfants et une confiserie. Les grands yeux de sa petite-fille ne l'avaient pas émue. Pas un bonbon elle ne reçut.
Quand les gens du quartier se promènent, le dimanche, ils passent forcément devant la banc où sont assis deux nonagénaires amoureux. Ils leur sourient, échangent sur la pluie et le beau temps. Ça a du bon, la météo. Leurs premiers jours de jeunes mariés, Marcel avait remarqué que le regard de son épouse s'embuait lorsqu'il coupait la viande. Depuis, chez Léonie et Marcel, c'est devenu une habitude : le dimanche, on déguste le gratin dauphinois. Quand on n'en a pas connu, les traditions, on les invente. Quand on n'a pas d'étiquette, on peut en écrire une. Plusieurs, même. C'est l'art de rebâtir...
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