Apostrophée.

Publié le par Lilou

Tu

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À genoux devant le magnétoscope, elle enlève le blister autour de la cassette VHS. Une 240 : c'est devenu une habitude d'en acheter une fois par mois, un lot de 4 qui lui permet d'enregistrer le Cinéma de minuit et Bouillon de culture. À tout juste 15 ans, la plupart de ses samedis soirs sont consacrés aux babysitting et ses samedis au shopping : une fringue en alternance avec un livre. Il est 18h30 et Lilou est attendue pour 19h. Elle calcule 10 minutes avant l'horaire de l'émission au cas où et lance l'enregistrement programmé.

Il est minuit quand elle rentre. Avant de se coucher, Lilou coupe l'enregistrement - elle ne met jamais d'heure de fin pour être précisément sûre de l'avoir. Elle rembobine la cassette et la regardera demain, au retour du lycée.

C'est ainsi qu'elle fait son entrée dans le monde des livres : pratiquement en même temps que sa rentrée en seconde. Le présentateur est un passionné passionnant. Délicieuse et si rare sensation d'être apostrophée par une simple personne. Le regard pétillant, il tient ses lunettes de la main droite et mâchouille la branche gauche en écoutant les réponses de ses invités, leur livre sur les genoux. Livre, non, ce n'est plus un livre mais une sorte de millefeuille de post-it qui débordent dans tous les sens de l'ouvrage. Il connaît tout sur tout, mais ne s'en gargarise pas : il n'a pas le temps pour ce genre de futilités. Il questionne, écoute, jubile, plaisante, dévore les livres. Et sa boulimie est contagieuse.

Ses enseignants, elle n'en a pas le souvenir. Ses amis, non plus. Pas plus que ses parents ou sa sœur et son frère. Comment avait-elle découvert ce programme ? Peut-être qu'un soir elle n'avait pas eu suffisamment sommeil à la fin du film pour aller dormir. Cela semble l'explication la plus plausible : un heureux hasard. 

Et les post-it, c'est contagieux. Mais trop petit. Elle les met vite de côté au profit d'une simple feuille blanche qu'elle plie en 4 de sorte qu'elle serve de marque page tout en offrant, au hasard des pliages, 8 faces prêtes à accueillir un mot au sens obscur, une phrase joliment construite, un nom propre inconnu... 

Partie de son collège de campagne pour intégrer le prestigieux lycée Poincaré, elle comprend qu'il va falloir perdre certaines habitudes pour en adopter d'autres. Enfants d'avocats, de cinéastes, d'artistes, de professeurs agrégés, de médecins reconnus, ils ne sont pas du même monde. Il lui faut le pass linguistique pour se faire une place.

Et cette feuille pliée en 4 trouve tout naturellement une place dans son sac : une belle phrase au cinéma, un nom inconnu au musée, un mot incompréhensible dans un bouquin.... Quand elle a rempli une ou deux feuilles, elle consigne son contenu avec soin dans l'un des deux grands cahiers à spirales : l'un est réservé aux mots, l'autre, aux expressions, proverbes et jolies phrases

Apostrophée.

Quand arrive le vendredi soir, elle se réjouit de reconnaître des termes fraîchement acquis - pourtant sortis avec le plus grand naturel de la bouche Pivot et de celles ses invités. Sa curiosité a grignoté petit à petit le pass linguistique - histoire d'un amour naissant...

Le dernier livre de Jean-Paul Dubois sur les genoux, Lilou prend le temps de savourer un thé. Son regard se pose sur le calendrier et sourit : le 5 mai est l'anniversaire de son mentor qui se fait rare. Elle ne l'oublie pas pour autant - difficile d'oublier une personne qui vous a ouvert tant de portes. Elle se l'imagine entouré de sa famille en train de souffler les bougies.

Triste lendemain d'anniversaire... Mais n'est-ce pas le devoir de ceux qui restent de saluer dignement un départ ? C'est avec une bouteille de Beaujolais que Lilou lui dit au revoir. Le patois lorrain a ses limites...

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