Docteur Joli cœur.

Publié le par Lilou

Docteur Joli cœur.
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Chuuuuttt… il faut éviter de parler pendant la mesure…

D’un geste brusque, le jeune médecin de garde a un peu trop serré le brassard autour du bras du Tito. Qu’importe, il en faut plus pour faire froncer les sourcils à ce presque nonagénaire. Faussement docile, il garde le silence tandis que l’appareil se gonfle. Sur la blouse immaculée, il lit Frédéric Hertz – fascinante aptonymie qui ne dit toutefois rien de ses compétences.

Maya et Meg sont parvenues à décider la Tita à appeler le SAMU, après le léger malaise de son époux. C’est un doux râleur qui n’accorde pas sa confiance au premier venu, encore moins lorsqu’il porte une blouse blanche.

Le Dr Hertz balaie de son regard sans-gêne le tout petit séjour. Ses yeux s’arrêtent sur les escaliers qui mènent aux chambres à coucher.

- Vous dormez à l’étage ?

Et, sans attendre une réponse :

- C’est parfait, ça... Ma grand-mère disait toujours qu’une marche montée prolongeait la vie d’une seconde.

Un regard sur son patient lui fait ajouter :

- Évidemment,  quand on fait des malaises...

Maya regarde Meg, perplexe devant ce jeune médecin qui ne manque décidément pas d’aplomb. Les sourcils du Tito n’ont toujours pas bougé. Il observe le Dr Hertz qui boit le café servi par son épouse et ajoute, comme pour faire oublier le malaise :

- Bon, si vous voulez tonifier vos fesses, améliorer votre condition physique, muscler vos quadris, monter les escaliers, c’est un excellent moyen. En termes de calories, c’est plus intéressant de les monter que de les descendre.

Ses yeux scrutent encore dans le détail la pièce – peut-être à la recherche d’un ascenseur responsable de sa petite santé, de ses fessiers en goutte d’huile et de ses quadriceps flasques. Le Tito s’éclaircit la voix – signe qu’il va prendre la parole. Meg adresse un sourire de connivence à Maya car elle connaît son oncle.   

- Des escaliers, j’en ai monté, dans ma vie. Avec des tuiles portées à même l’épaule et sans protection. Pieds nus par grande chaleur. Avec des sacs de ciment chargés sur le dos. Je pense avoir eu mon compte.

Il s’arrête un instant, le regard dans le vide, un vague sourire sur les lèvres. Sa main est posée sur celle de sa femme. Son pouce la caresse affectueusement.

- Ces fesses toniques, ces quadris musclés et cette santé d’airain, tout cela ne vaut rien. Que du superficiel. Celui après lequel toute la société semble désormais courir. Vous avez fait des années d’études, Docteur. Et pourtant, c’est la vie qui vous apprendra l’essentiel. Ces escaliers, je les ai aussi montés avec ma femme. J’ai monté ces marches, les jours de doute, en essayant de rester droit pour lui donner du courage. Je les ai aussi descendues animé par la joie. Je me suis accroché à leur rampe quand, fiévreux, je voulais regagner mon lit. Je me suis assis sur ses marches pour réfléchir, pleurer, méditer. Parfois gravies, trois par trois, trop pressé de retrouver mon aimée. Nous les avons prises lentement, une à une, nous embrassant longuement sur chacune d’entre elles. Je les ai suivies, excité, n’ayant d’yeux que pour la couture des bas qui me précédaient. Elle prenait son temps et se penchait sur moi pour m’embrasser en me dominant de toute sa hauteur. J’y ai ramassé tant de fois, fébrile, ses vêtements, enlevés un à un et négligemment posés çà et là. C’est cet escalier-là, Docteur, qui a fait battre mon cœur, tout au long de ma vie.

Le bien nommé docteur Hertz l’a écouté avec attention, la bouche un peu ouverte, l’espresso en suspens dans les airs. Il vient soudain de comprendre le petit sourire énigmatique de sa grand-mère lorsqu’elle lui disait qu’une marche montée prolongeait la vie d’une seconde.

Le meilleur moment de l'amour, c'est quand on monte l’escalier.

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