Le pied à l'étrier.

Publié le par Lilou

Le pied à l'étrier.
Publicité

            Les trois élèves entrèrent et prirent place. De grands garçons en tenue de sport, à la carrure encombrante, qui semblaient littéralement manger les tables sur lesquelles ils allaient travailler, soudain minuscules. C’était la première fois que Lilou allait enseigner - elle n’en menait pas large. Elle avait bien donné des cours particuliers mais là, c’était différent : dans une école, dans une vraie salle de classe, avec un tableau, un photocopieur, etc…

            Dans le bureau des surveillants, Georges était entré comme à son habitude pour savoir comment se passait l’étude du soir qu’elle avait en charge. Il était l’entraîneur des handballeurs du Pôle Espoir. Il avait posé son lourd sac sur les étagères à dossiers qui servaient de bornes de séparation et d’écritoire et plongé son regard sur Lilou. Ses épais sourcils en désordre et sa voix particulière lui donnaient un air sévère qui ne l’avait pourtant pas trompée : instinctivement, dès leur premier échange, elle avait senti que c’était un homme bon. Et confiant : parce qu’il connaissait ses projets professionnels, il était sur le point de lui demander de donner des cours de français à ses joueurs. Mettre le pied à l’étrier.

            Il lui en fallait, de la patience, pour canaliser tous ces jeunes dont il aurait pu être le père. Pour la forme, les audacieux ne manquaient pas dès le premier jour d’entraînement de se poser en leader en faisant les malins mais ils ne renouvelaient pas l’expérience.

            Lilou et Karim en parlent avec tendresse, ce matin. Les souvenirs sont encore très nets. S’il a mené une belle carrière dans le handball, il est conscient de tout ce qu’il lui doit. Il avait trop de force ! Et quand tu voulais faire le cake, il te mettait des coups de pecs et tu rentrais dans le rang. Il était tout en dur ! Lilou se rappelle son côté paternel : Karim avait du potentiel mais il fallait le canaliser, lui donner des repères, l’aider à se poser. Dans la vie, il y a toujours des personnes là pour te tendre la main. Il était comme ça, Georges. Pour tendre la main, c’était Shiva sur terre.

Chaque jeune qui arrivait au Pôle changeait considérablement en quelques mois. Ceux qui avaient quelques kilos à perdre goûtaient aux joies du vélo entre midi et deux. Et gare à ceux qu’il surprenait en ville, un kebab en main ou pire, une clope au bec. Il était là aux conseils de classe, regardait à la loupe les bulletins, avait toujours une oreille qui traînait en salle des profs quand on parlait de ses protégés. Après les vacances de Noël, déjà, ils n’étaient plus les mêmes, tant mentalement que physiquement.

C’était il y a plus de 20 ans.

Une rentrée de septembre, elle avait appris qu’il partait en retraite à la fin de l’année. Triste nouvelle pour le Pôle Espoir. Le moment était venu de lui montrer qu’il comptait. Après des semaines d’appels, Lilou et un noyau de handballeurs étaient parvenus à regrouper un bon nombre des anciens du Pôle. Et ce fut une belle et émouvante journée.

Dans la salle de sport, les vestiaires étaient pleins : joueurs, amis, parents, profs attendaient, silencieux et impatients. Il y avait même sa petite-fille, Lilou (la petite). En cette fin d’année scolaire, 3 joueurs avaient attiré Georges dans la salle pour une histoire de maillot. Ils étaient au niveau du but : George devant eux et ils tournaient le dos au terrain. Ils discutaient quand le regard de l’entraîneur fut attiré par quelque chose derrière eux.

- Lilou ! Mais qu’est-ce que tu fais là !

Sa petite-fille avait trouvé le moyen de sortir des vestiaires. Elle jouait innocemment au milieu du terrain de hand. Les joueurs ont éclaté de rire et c’est là que tout le monde est sorti du vestiaire. Lilou (la grande) avait craint un peu qu’il ne fasse un malaise tant il était ému. Une belle scène, digne du cinéma, que ce terrain de hand envahi par un improbable public. Shiva avait tendu tant de mains que d’autres mains avaient tenu, en masse, à lui dire au revoir.

Quand Karim lui a annoncé la nouvelle, tous ces souvenirs sont remontés à la surface instantanément. Il est des personnes admirables sur terre. Et il importe de prendre le temps de leur dire une dernière fois au revoir.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article