Vernie.
Au musée des Beaux-Arts, Maya déambule avec le sourire. Sa dernière expérience avec l'art moderne l'a un peu refroidie aussi se plaît-elle à retrouver ses marques ici.
Les tableaux lui sont familiers. Pourtant, à chaque fois, elle découvre de nouveaux détails qui la ravissent. Comme pour le cinéma et la musique, elle ne retient guère les noms des artistes, ni même les titres des œuvres. Idem pour les dates des fêtes, les années de vacances. Tout cela glisse sur celle qui n'en retient que le plaisir.
Il est deux tableaux qu'elle aime spécialement regarder. L'autoportrait d'un artiste qui plaît particulièrement à son amie Anita. Elle la voit, admirant la peinture, le plaisir se lit sur son visage. Il est une sorte de trait d'union entre elles. Et puis, curieusement, dans cette même salle de ce grand musée, se trouve le tableau de Maya. Une dame vêtue d'une robe rouge, portant des bas blancs, assise sur une chaise. Elle lui rappelle un peu l'univers de Jeanne la Goulue de Toulouse-Lautrec.
Ça tourne. Maya filme délicatement l'autoportrait tout en parlant à son amie. Carte postale animée. Envoyée
À elle de se faire plaisir. Elle tourne lentement les talons pour se diriger vers un pan de mur qui lui est familier. Ses pas son légers, son sourire trahit sa joie à peine contenue. Mais son visage se crispe rapidement en découvrant une affichette annonçant que le tableau, son tableau, a été prêté pour une durée indéterminée.
Maya est contrariée. Maya est obtuse, aussi. Comme une enfant, elle a une forte intolérance à la frustration. La librairie du musée. Peut-être salvatrice avec une petite carte postale, rien qu'une petite carte postale de ce tableau, son tableau, qui la racénérerait. Elle sort de la boutique, 10 minutes plus tard, bredouille. Mine contrariée.
Déjà 17 heures. Trop tard pour passer chez elle et se changer. Le vernissage auquel elle est invitée l'oblige à retourner sur les lieux du crime : le musée d'art moderne. Sans Vacei, cette fois. Il digère encore les oiseaux morts de la dernière exposition. Maya se met en route et arrive une heure plus tard à destination.
Elle se gare. Fouille dans son sac. Trousseau de clés. Tampon. Factures en pagaille. Stabilo. Souris, même. Trombone.... Paquet de kleenex. Carte grise. Mais pas de rouge à lèvres. Son visage s'éclaire soudain : la trousse de secours dans la boîte à gants.
Deux minutes plus tard, elle verse les dernières gouttes de Numéro 5 d'un échantillon dans son cou. Hop, d'un geste sûr, elle souligne ses lèvres avec un rouge assez audacieux pour sa mini-jupe en cuir. Let's rock.
Son patron est de ceux qui donnent tant que cela les fait briller. La semaine dernière, il lui a tendu une invitation au vernissage de l'exposition de Suzanne Valadon. Comme un papi qui donnerait de l'argent de poche à sa petite-fille, il avait cette espèce de sourire dans lequel se mêlent joie et fierté. Maya l'a remercié à plusieurs reprises et lui, jubilait de son statut de bienfaiteur :
- Vous allez retrouver tout le gratin de la ville ! Profitez-en bien !
En fait de gratin, Maya espère surtout un buffet. C'est que la journée a été longue...
Merveilleuse Suzanne. Si elle ne retient pas le nom de l'artiste, le prénom lui rappelle celui d'une vieille dame qu'elle a connue il y a des années. Instruite, cultivée, généreuse, elle avait perdu la vue et recevait chez elle des personnes qui lui faisaient la lecture...
Dès les premiers tableaux, le charme opère. Les cartels indiquent mille et une choses sur l'artiste. Milieu très pauvre. Écuyère. Modèle pour artiste. Artiste elle-même en secret - parce que femme. Maîtresse de Toulouse-Lautrec - notamment. Cette Suzanne l'a littéralement envoûtée. Malgré la fatigue qui l'a obligée à s'arrêter sur une aire d'autoroute pour se reposer un peu tout à l'heure, Maya prend le temps de regarder les formes, les couleurs, les gestes, les corps...
Au bout d'une heure, elle devant un dernier pan de mur, la fatigue commence à se faire à nouveau sentir. Elle s'assied sur un banc, se frotte les yeux. Masse sa nuque puis relève la tête. Face à elle, se tient une femme à la beauté fulgurante. Elle éclipse toutes celles de la soirée - pourtant, plus d'une semblaient s'être mises sur leur 31 pour briller ce soir. Le vernissage est un défilé de gros bijoux et de couleurs criardes. Une cocotte parfumée géante. Sans doute que cela contribue à achever Maya. Cette femme est assise sur une chaise, les jambes croisées. Grâce royale. Elle adresse à Maya un sourire magnifique. Son improbable robe rouge, attire toutes les lumières - tous les regards - et offre comme un écrin à son corps. Son jupon est audacieusement relevé au-dessus de son genou, laissant apparaître un bas blanc.
Les lèvres de Maya s'animent. Joie. Bonheur. Elle l'observe en tout indiscrétion cette troublante féminité. Une femme a qui l'audace sourit. Un modèle. Pour la première fois, Maya découvre le nom de l'artiste de son tableau fétiche. Ou plutôt le prénom : Suzanne.
Vernie, Maya.
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