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Complètement à la rue

par Lilou 28 Février 2020, 00:49

Complètement à la rue

- Tu prends pas tes sucres ?

Elle secoue la tête et glisse ses bûchettes vers lui. Maya touille machinalement son café. Le plaisir d’entendre la cuillère qui se cogne doucement contre les parois de la tasse... Cela ne nécessite pas de sucre.

- Avant d'être à la rue, j'étais gros. J'ai grave maigri. T'as vu !

Il remonte son sweat qui laisse apparaître une ceinture sur laquelle deux trous ont été grossièrement ajoutés. Des jours de vaches maigres.

- Tu vois, les sucres, les gens les jettent. C’est du gâchis. Moi, je les prends toujours. On ne sait jamais : ça peut toujours caler quand t'as la dalle.

On devient prévoyant quand on se retrouve à la rue. Il dit cela comme pour s'excuser. Il a un appétit d'oiseau : il a péniblement grignoté la moitié de son taco alors que Maya a mangé la totalité du sien. Vaguement honteuse. De temps en temps, il jette un œil dehors : son copain surveille ses affaires. C'est pour lui qu’il a emballé précautionneusement, avec des mains dégueulasses, le restant du sandwich. Il surprend son regard. Mains dans les poches.

Maya chasse le malaise en commandant deux autres expressos. Elle dit qu’elle est vraiment épuisée. Et ils enchaînent sur ce sujet : dormir. 

- Tu dors où, la nuit ?

Le parking souterrain. Il n'y a plus de place en haut : plus moyen de se coucher nulle part. Il y a des saloperies de dispositifs anti SDF partout. Écœurant. Je leur souhaite d’être à la rue un jour, tiens.

Maya se souvient s’être fait la remarque : les endroits où elle aimait se poser, au lycée, n’existent plus. Plus de bancs, ni de marches, les escaliers sont tous coupés en deux, plus de murets sur lesquels se retrouver avec les copains. Plus de place pour étendre ses jambes. Parce que si des lycéens peuvent s’y rencontrer, des clodos peuvent les squatter, pire : s’allonger, se reposer. On les chasse, le plus loin possible. Hors de notre vue. Comme une vermine à traiter. Il ne leur reste guère plus que les trottoirs, à même le sol, qui sentent la pisse, de chien notamment. Trop cher, les chiottes. Il y a la rue.

Maya l’écoute.

- L'Indigo, c'est le veilleur du parking. On l’a appelé comme ça. Il est cool. Il nous réveille, le matin. Les gars, faut y aller ! Alors nous, on fait semblant de se réveiller et on se rendort encore un peu, comme quand on était mômes avec la mère. Mais il dit rien. Il sait qu’il devra repasser et nous réveiller. Encore. Son chef, par contre, il peut pas nous bouquave. Il nous gueule dessus : faut pas que la clientèle nous voie près des bagnoles.

Maya l’observe. 19 ans, hirsute, livide. Des cheveux bouclés en pagaille et une barbe. Des mains abîmées. Il sent encore le regard de Maya. Il savait bien qu’il ne pourrait pas y échapper. D’ailleurs, il avait hésité quand elle lui avait proposé de ne pas prendre à emporter mais plutôt de déjeuner sur place, avec elle.

Glisser une pièce, c’est tellement facile. Maya avait envie de parler avec lui, le sortir un petit moment de son trottoir. Parlons, alors.

- En fait, tu croirais pas, comme ça, mais j'viens d'une famille de blindés. Pis un jour, j’ai eu une petite sœur et ils n’en ont plus rien eu à foutre, de moi ! J’te jure, j’habitais une grosse baraque.

Parce que quand on est à la rue, on a encore envie de briller. Un peu. Maya le croit, poliment. Elle lui demande s’il a des projets, en prenant soin de ne pas parler d’école. Il n’en a pas. Si : trouver une nana et aller chez elle. Si elle est sérieuse, elle ne me laissera pas dormir dehors.

Déformation professionnelle oblige, Maya lui parle de formations, de diplômes, de concours...

- Ah non, pas poss’. Les profs... Tu m'expliques ? Ils n'ont jamais pu m'dicave. La première semaine au collège, je me suis déjà fait virer. Tu sais, j’ai jamais lu autant depuis que je suis à la rue. Les profs, ils ont essayé de me faire lire. Pas moyen. Là, j’arrête pas. Y’a une fille dans l’angle, là-bas : elle bouquine tout le temps. C’est elle qui m’a filé celui-là, d’ailleurs. Faut bien occuper ses journées.

C’est une jeune femme d’une trentaine d’années dont on croise rarement le regard. Elle enfouit toujours son visage dans une grosse écharpe et ses yeux, dans des bouquins. Elle ne se mélange pas aux autres SDF. La rue est avant tout masculine.

Maya reprend et lui dit que les profs sont là pour aider. Il fait la grimace. Les profs… Maya proteste. Mollement. Ce ne sont pas tous des cons ! Dur, dur. Son visage se fait renfrogné :

- Ben trouve m’en un, un prof pas con !

Elle éclate soudain de rire.

- Juste devant toi !

Drôle comme ça le choque : son visage se fissure. Lui qui semble tout maîtriser, qui verrouille tout, qui peine à sourire, le voilà pantois. Devant sa réaction, extrême Maya, démasquée, rit de plus belle :

- Eh ! Détends-toi !

Contre toute attente, il esquisse un sourire. Le sourire du beau joueur qui admet s’être fait avoir. Maya le sent soudain moins sauvage :

- Faut que tu t'accroches : tu devrais vivre les plus belles années ta vie, là !

Son regard se fait soudain plus sombre :

- Non... Les plus belles années de ma vie, ce s'ra quand j's'rai six pieds sous terre.

Elle pourrait jouer sur les mots. En ce cas, ce seront les plus belles années de ta mort ! Puis elle se ravise.

- Il parle de quoi, ton bouquin ?

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