Liverpool joue à domicile. Je répète...

Publié le par Lilou

Liverpool joue à domicile. Je répète...
Publicité

L’ambiance assez tendue, ce soir, à la réunion : la chef de Maya, d’une humeur massacrante, semble vouloir en découdre avec le premier venu. Alors chacun attend patiemment que la trotteuse face son œuvre : il était convenu qu’une heure suffirait pour aborder les points litigieux. Lorsqu’elle constate que le paperboard n’est pas là, elle remballe vertement l'assistant qui se propose d’aller le chercher. Puisqu’il faut toujours tout faire toute seule, ici. Elle sort de la salle de réunion. Une furie.

- Putain, faut qu’elle arrête avec ses crises. Y’en a marre d’en prendre plein la tête dès qu’elle a ses trucs !

Et la gent masculine d'afficher un sourire de connivence. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le sang (sans mauvais jeu de mots) de Maya ne fait qu’un tour :

- Eh bien voilà, nous y sommes !

- Où ?

Au même endroit que nos lointains ancêtres : juste devant la caverne. Cette réflexion fait bondir Maya. L’a priori assure la postérité du tabou des règles : l’homme est de mauvaise humeur, la femme a ses règles. Du bout des lèvres, l’assistant s’en offusque. Que les hommes associent systématiquement toute saute d’humeur féminine aux règles relève d’une méconnaissance évidente. 

Mais le plus agaçant, ce n’est pas tant son ignorance, non, c'est le reproche qu’il faut y voir, en filigrane : tu as tes règles. Et alors ? Qu’est-ce qu’on y peut ? Faut-il s’en excuser si parfois elles sont douloureuses ? Faut-il se justifier, si elles nous empêchent d’aller à la piscine ? Faut-il se flageller parce qu'on est une femme? Ah ! ce mot ragnagnas qui imite une femme de mauvaise humeur, ce qu’il est méprisable !

Maya fulmine :

- Depuis que nous sommes gamines, les règles sont une honte à assumer. Ça se cache. Quand on va au supermarché en urgence (pour celles qui ont la chance de faire cet achat), on se sent presqu’obligée d’acheter d’autres choses pour ne pas mettre sur le tapis qu’une boîte de tampons et des serviettes. Et quand on veut se changer, c’est tout un art. Il faut trouver le moyen de glisser un tampon dans la manche de son pull en pleine soirée pour aller aux toilettes. Je ne vous dis pas la galère en plein été, quand vous êtes en robe, pour planquer un tampon !

Les collègues de Maya sourient, gênés. Elle est vraiment agacée et poursuit :

- Ça ne se dit pas ! Oh non ! On a nos trucs, les Anglais ont débarqué. Pire, je suis indisposée. Prière de le dire confusément, yeux baissés et en rougissant. Allons donc ! C’en est pas bientôt fini de ce complexe de nana qui ne s’assume pas ? N’en avons-nous pas assez bavé, ados, à toujours reluquer nos fesses dans le moindre miroir, la moindre vitre, à vérifier si… S'habiller en noir au cas où, prévoir un pull cache-cul... C’en est pas bientôt fini de cette dictature phallique ? Rien que pour tout ce que nous subissons, nous méritons votre respect. Que dis-je, point de respect! C'est l'acceptation des règles. Oui, rien que ça: l'acceptation. Et ça passe déjà par la fin de ces remarques ineptes. Et merde ! J’ai mieux !

La porte s’ouvre sur la chef qui peste encore, le paperboard en mains. Elle n’a plus le monopole de la colère : la tempête Maya vient de lui ravir la couronne. Silence bizarre dans la salle de réunion. Maya retourne son sac à main sur la table. Elle contemple le petit bazar qui en tombe, à la recherche de quelque chose. Elle s’en saisit, triomphante, s’excuse auprès de la chef, ouvre la porte en brandissant un tampon :

- Excusez-moi, j'en ai pour deux minutes !

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article