23 heures 40.

Publié le par Lilou

23 heures 40.
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            23 heures 40. Les yeux de Maya sont rivés sur la trotteuse de la précieuse Lip de Louis. Il promène sa main sur le bracelet de cuir, visiblement satisfait. Il lui fallait au moins ça pour marquer ses 45 ans…

            La soirée au Dôme s’était bien passée : Louis avait su répondre avec des sourires non feints aux taquineries sur le temps qui passe que lui avaient réservé ses amis. Le Bourgueil avait ravi le palet de Maya. Ses rires avaient résonné toute la soirée dans cette petite brasserie familiale.

            Mais déjà, la trotteuse fait son office et la mène d’un anniversaire à l’autre. Louis,  aussi, s’en rappelle tous les ans. Fatalement.

            Christine écoutait la radio. Une émission à la con. Les Grosses têtes. Une émission à la con pour faire un travail à la con : du repassage. Le petit joue dehors. Une émission à la con parce qu’elle l’occupe. Le petit n’est plus dehors.

            Tous les ans, cette date lui revient en mémoire. Depuis sa plus tendre enfance. À huit ans, elle avait découvert le terrible monde des adultes. L’horreur indicible. Le petit ne  reviendrait plus.

            Elle perçoit difficilement les rires de ses amis. Norbert a offert un magnifique nœud pap’ de sa boutique et les garçons se battent pour le mettre. Qui sera le plus stylé ?

            23 heures 50. Quand on prépare ça, on ne doit pas dormir de la nuit. À cette heure-là, ils devaient être excités comme des puces. L’esprit de Maya s’envole… La trotteuse de Louis l’emmène vers d’autres cieux. En Lorraine. Dans les Vosges. Elle survole les montagnes, la vallée de la Vologne, le barrage de Docelles et maintenant domine la pièce maudite. Une cuisine comme celle que possédaient toutes les familles à l’époque, en chapeau de gendarmes.

            Ils sont en train de boire un café lyophilisé, assis à leur table blanche en formica dont les rallonges ont été sorties pour l’occasion. Ils touillent, ils fument clope sur clope. Le cendar est plein. D’un épais nuage de fumée s’échappent les tintements lents et réguliers des cuillers. Autour de la table, ils sont deux. Quatre. Peut-être davantage. L’un d’eux écrit des mots durs en capitales sur une feuille. Met le papier en boule. Plusieurs essais. Ils parlent à voix basse, couvrant à peine le bruit de la trotteuse, déterminée à avancer, à les emmener vers ce terrible lendemain. C’est une ambiance froide. Déterminée. Haineuse.

            Minuit. Maya s’interroge. Ont-ils bu ? Ont-ils mangé ? Ont-ils ri ? Puis chacun est rentré chez soi. Et eux ? Ont-ils dormi ? Se sont-ils regardés dans les yeux ? Ont-ils fait l’amour ? Ont-ils dormi, serrés l’un contre l’autre ? Ont-ils pu déjeuner le lendemain matin ? Se sont-ils débarrassés de leurs vêtements avec dégoût, une fois la besogne accomplie ? Se sont-ils longtemps pris dans les bras ?

 

 

23 heures 40.
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