Fétiches.
Ce matin-là, la femme de ménage l'avait surpris dans son improbable rituel : elle n'avait pas caché sa stupéfaction et affiché une moue de dégoût devant ce qu'elle avait pris pour le tableau d'un vieillard lubrique. Elle était partie sans prendre le temps de claquer la porte. Il n'avait plus jamais reçu de ses nouvelles - d'ailleurs ni d'elle, ni de l'agence.
Dès lors, le choix du soir s'était imposé comme une évidence. Le vieil homme avait pris cette habitude qu'il n'observait qu'une seule fois dans la semaine : davantage eût été de la gourmandise. Sa préférence allait vers le dimanche soir, tard. Il sentait que la ville endormie le laisserait tranquille.
Toutes deux se présentaient à 22 heures. Sur un tabouret qu'il n'utilisait que pour ce plaisir, il posait une épaisse étoffe foncée. Puis il sortait, avec autant de délicatesse que de délectation, tous les accessoires rangés dans une boîte en bois précieux fermant à clé - fonction a priori inutile mais qu'il considérait comme apportant un certain charme. Il procédait dans un ordre précis. Un carré noir en tissu. Une petite boîte métallique qui brillait dans la pénombre.
Elles se tenaient prêtes à s'offrir à ses mains expertes. Il saisissait invariablement celle de gauche qu'il voyait comme celle du cœur. Savoir attendre faisait partie du jeu et la seconde se pliait à la règle.
Il la regardait longuement. Puis, les paupières closes, il la sentait. Il saisissait une brosse à poils très doux, la lavait avec du savon de Marseille. Il percevait ses frémissements malgré la délicatesse extrême de ses gestes. Ensuite, il s'occupait de la seconde : lentement, ses doigts se promenaient sur le cuir noir dont elle se paraît, qui épousait parfaitement ses courbes. Ses pupilles dilatées trahissaient le plaisir qu'il ressentait au contact de la matière. Quand elles étaient toutes deux propres, il songeait à les hydrater avec un baume que sa main noueuse appliquait sur leur peau dans de lents mouvements circulaires. La pénombre laissait apparaître leur brillance, troublante.
Elles étaient enfin prêtes. Son visage s'approchait d'elles. Ses yeux se fermaient, comme pour savourer plus intensément leur présence. Dans l'ombre, de ses yeux brillants qui contemplaient le résultat, s'échappait parfois un petit diamant qui roulait sur sa joue. Ce magnifique cuir avait soudain fait apparaître ses petits mollets galbés, ses genoux cagneux, à peine couverts par une jupe, ses hanches sur lesquelles reposaient ses mains impatientes, sa taille fine et ses petits seins pudiquement cachés sous un corsage, son cou parfumé et son regard qui n'avait pas pris une ride.
Malgré les années, les chaussures paraissaient comme neuves. Nul ne pouvait comprendre le pouvoir de ces escarpins à l'origine de ce moment de magie. Devant lui se dressait, douce et amoureuse, la silhouette de sa femme, partie depuis si longtemps.
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