La chaise à Titi

Publié le par Lilou

La chaise à Titi
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C'était une figure que d'aucuns, étrangers à l'histoire, auraient pensé aimable. Des yeux qui vous regardaient avec toute l'attention du monde et d'où semblait venir un mélange de crainte et de tristesse. On allait très vite lui apprendre à ne pas attendre des hommes autre chose que du mépris.

Le père Bénédicte lui réservait cette chaise. Au fond, à droite. Du côté qui donnait sur le couloir parce qu'il fallait être debout pour l'apercevoir. La rangée du milieu était réservée aux insignifiants. Ni trop bons, ni trop mauvais. Ternes. Transparents. Celle de gauche, avec vue sur la cours, était celle des bons élèves parce qu'ils ne se laissaient pas perturber par ce qu'offrait l'extérieur : parfois, la neige, la pluie, le soleil, d'autres fois les classes en sport qui courraient sur le parcours, d'autres fois encore les interclasses avec des allées et venues, des chamailleries, des rires... Au fond, à droite : la chaise à Titi.

Sur un malentendu, Maya se trouvait à gauche. En fait de galons, elle n'avait gagné qu'une place. Et sur l'insistance de l'orl : son ouïe défaillante ne lui permettait pas d'être assise ailleurs. Elle avait exproprié la première de la classe qui lui vouait depuis une haine assez incroyable. Un tantinet disproportionnée...

Titi... Maya ne le connaissait guère mais avait pour lui une peine silencieuse. Il arrivait le matin, clope au bec, toujours rieur, avec un immense cartable en cuir collé à son dos. Immensément vide. Maya avait eu l'occasion de voir ce sac ouvert : une équerre estropiée, une boîte à compas à moitié explosée, des feuilles en pagaille, chiffonnées, des crayons de papier amputés, un cahier de textes déchiqueté. L'école était pour Titi un no man's Land. Titi était pour eux une gueule à casser

Son visage émacié faisait paraître ses oreilles encore plus grandes qu'elles ne l'étaient. Ses yeux noirs, dans lesquels brillait une petite lumière impertinente étaient encadrés par d'immenses lunettes, toujours en équilibre précaire sur son nez - au premier coup, elles s'envolaient. Sur sa bouche était figé un sourire immuable, qui sonnait comme un appel aux maux. Et cette tâche de naissance qui partait de la commissure de ses lèvres pour descendre jusqu'au menton donnait l'impression que sa peau n'était pas lavée.

Avant même d'ouvrir sa bouche pour parler, il était déjà trop tard. Son corps tout entier le condamnait. À recevoir les ''claques de Ben'' (spécialité qui avait fait la réputation de ce maudit cuisinier sur des générations). À subir les sales coups. Ses oreilles étaient condamnées à être tirées et sa tête à violemment tapée. Ses bras et ses jambes étaient destinés à tomber, rougir, jaunir, brunir, bleuir, noircir. Triste arc-en-ciel. Ses épaules ne seraient jamais droites et fières, toujours courbées, prêtes à tressauter, à recevoir les coups. Et son rictus, baromètre de ce qu'il pouvait supporter, rassurait : il sourit, il est pris. Il panse donc il fuit. Il fuit derrière son sourire, se relève.

C'était la fin du cours d'histoire. Les notes avaient été rendues. Les classes aisées avait illustré leurs devoirs en découpant des fascicules que leurs parents avaient acheté à dessin. Ils étaient beaux leurs devoirs, parés de mille et une couleurs sortant de mille et un stylos à plume - des encres achetées à la ville, au Printemps. Le père Benoît rayonnait en découvrant chaque semaine ces odes à sa petite personne, sans se soucier des cadavres des livres sacrifiés au champ d'honneur. En fonction de son humeur, la classe moyenne oscillait entre 8 et 12 - un peu de clémence pour celui qui avait recopié à la main des textes découverts par chance dans une bibliothèque familiale.

Et puis c'était le tour à Titi... La cloche sonnait mais nous pouvions sortir un peu avant. La première classe se hâtait de sortir, des notes étaient hurlées avec une joie folle. Les copains de Titi traînaient des pieds. Et Maya, parfois aussi. La porte de la salle de classe se refermait.

Il restait sur le bureau une dernière copie. Froissée, raturée, vide. Une présentation faite au crayon de papier et des traits pas très droits. 

C'est là que la sonnerie arrivait, couvrant les cris. Masquant le bruit de la chaise volant sur le sol, heurtant on ne savait quoi. 

 

Il était 17h, le bus arrivait. Titi aussi, en courant. Clope au bec, toujours rieur, avec un immense cartable en cuir collé à son dos. Immensément vide.

 

 

 

 

 

 

 

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