Mes chers parents, je vole...
Cela faisait déjà quelques jours qu'elle avait une mauvaise mine. Le teint, terne, les cernes, marquées. Après une remarque de son enseignante sur son visage fatigué, Fantine sentit qu'il allait falloir faire quelque chose.
Enfant, elle n'aurait pas imaginé un seul instant faire tant honneur à son prénom. Point de prostitution, ni de cheveux coupés. Non. Mais des parents qui ne toléraient pas sa lubie. Les Beaux-Arts, pour sûr, elle allait les faire. Mais pas sur leurs deniers. Thénardiers.
Les canapés, les clics clacs, les matelas au sol, les couettes repliées sur un tapis, les lits des copines. Des copains. Lorsqu'elle posait ses affaires pour une semaine, c'était sept jours de répit. Elles se faisait tout petite. S’évertuait à se rendre indispensable. À l’écoute. À sa place. Au moins pour quelques jours.
Elle devait tenir encore 2 mois. C'était ce qu'elle avait calculé pour mettre de côté les 3 mois de loyer que lui demandait son futur propriétaire. Ses parents avaient finalement accepté de se porter garants - ils écoutaient Sardou mais savaient arrêter d'être cons, parfois.
La lumière blafarde des toilettes n'arrangeait pas son affaire, pendant la pause. La prof disait vrai. Une tête effroyable. Une tête de pauvre aux traits tirés par les soucis, un regard éteint par les soucis, les lèvres tristes, faute de goût. La mère de Fantine lui avait toujours appris à soigner les apparences : se tenir droite, ne jamais se donner en spectacle, toujours bien coiffée et les ongles impeccables. Parfumée. C’était là ses basics. Pourtant, le miroir lui renvoyait l'exact contraire : le poids de ce qu'elle portait semblait peser sur ses épaules. De tout son corps émanait une profonde tristesse mêlée de lassitude.
Et puis il y eut ce moment qui changea tout. Ce fut cette sensation de froid entre ses cuisses qui surprend tant de femmes depuis la nuit des temps. Ce moment où, sans trahir la moindre contrariété sur leur visage, elles s'éclipsent discrètement. Et se débrouillent comme elles le peuvent avec l'encombrant cadeau de Dame Nature.
C'était un 27 février et elle était fermement décidée à ne pas dépasser son misérable budget. Un paquet de tampons et un autre de serviettes, c'était au bas mot 7 euros. D'aucuns diraient que lorsqu'on n'a pas les moyens, on prend le bas de gamme. Le bas de gamme, ça ne protège pas.
7 x 12 = 84.
Qu’allaient donc faire les hommes de ces 84 euros ?
Fantine entreprit de tirer sur le distributeur pour en sortir des feuilles de papier toilette. Avant, lorsque c'était en rouleau, c'était plus facile de se fabriquer une serviette artisanale. Maintenant, à l'heure des économies, les serviettes sortent en petit format, une à une. Sous la porte de toilettes, des chaussures féminines s'impatientaient. Fantine fit mine de s'en moquer : elles iraient dans l'autre toilette.
Accroupie devant le distributeur, elle posa une première serviette sur sa cuisse. Puis une deuxième à cheval, pour avoir une longueur confortable. Quand l'épaisseur devint suffisamment sécurisante, elle entreprit de placer cette couche humiliante entre ses cuisses. L'exercice était périlleux : il s'agissait de ne pas la déstructurer et d'être suffisamment agile pour vite la coincer contre son corps en remontant sa culotte. Elle ne portait pas de string ce jour-là, c’était heureux. Le slip devait être suffisamment près du corps pour que la serviette ne bougeât pas.
Il restait encore deux heures de cours. Deux heures pendant lesquelles elle allait sonder à chaque instant sa culotte. Trembler à chaque fois qu’elle sentait que cela coulait. Trembler mais rester droite. Relever les épaules. Garder le sourire. Ne rien laisser paraître sur son visage au moment où elle allait devoir se lever. Niagara. Les femmes savent, elles.
*
*. *
C'était un précieux sésame qu'elle tenait entre ses mains, quelques heures plus tard. Celui qui allait lui garantir la liberté de circuler comme bon lui semblait. Celui qui lui permettrait de porter un blouson court sans crainte. De marcher la rue d’un pas insouciant. De ne pas chercher une glace pour voir si une tâche sombre n'était pas apparue...
Derriere le rideau, lentement, elle le glissa dans son corps. Elle en glissa aussi un dans le bonnet gauche de son soutien-gorge. Puis le droit. Elle était invitée à une fête, ce soir-là. 12 heures d'insouciance.
Elle était en colère, Fantine. Non seulement les femmes devaient supporter ce cadeau tous les mois, mais en plus il était du plus mauvais goût de s’en plaindre. Pas de douleur, pas de saute d’humeur. Gérer les protections. Vérifier. Quand il fallait tout calculer, c’était aussi un problème. De toutes les épées de Damoclès qui dominaient sa tête, celle de ne pas avoir ce qu’il fallait au bon moment brillait. Au début du mois, c’était son premier achat. Le reste, elle pouvait s’en priver : viande, poisson, maquillage, parfum, collants… Mais il était impossible de snober la raquetteuse Dame Nature.
Elle sortit du salon d’essayage. Accrocha le vêtement qu’elle n’avait même pas essayé sur le portique. Fantine se dirigea vers la sortie. Au passage, elle posa la boîte de tampons, raisonnablement délestée, délicatement refermée dans un rayon. Elle ferma les yeux en prenant la sortie « sans achat » et eut une pensée pour ses parents. Sans achat, ni remord.
Mes chers parents je vole, je vous aime mais je vole.
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