Manies

Publié le par Lilou

Manies
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Maya saisit le livre. Elle sourit en tournant les pages : de bons souvenirs… Autour de l'auteur et du titre, des noms, des lieux, une date. Différentes encres - le stylo qu'elle avait sous la main. Des écritures aléatoirement soignées - selon qu'elle était bien réveillée, couchée, assise, installée sur à une table, vautrée dans son canapé, allongée dans son lit. 

Tous les livres de Maya subissent le même traitement. Subir n'est pas le mot qui convient... Tous sont ainsi honorés.

Il y a quelques années, au cours d'une lecture qu'elle espérait léthargique, l'insomniaque Maya avait réalisé que l'histoire ne lui était pas inconnue. Elle s'était alors mise à survoler les chapitres jusqu'au dernier, sans surprise.

Depuis, elle a cette habitude de dater les premières et dernières pages de ses bouquins. Enfant, on lui a appris à ne pas écrire dans les livres. Adulte, elle a abrogé cette stupide loi.

Maintenant que l’objet est désacralisé, Maya se lâche. Mais, attention, jamais, elle n’écorne une page. Jamais, elle ne le retourne, ouvert, pour le laisser agoniser en grand écart facial. L'hérétique a ses manies, mais des manies respectueuses de livre : elle contourne le bénitier et gribouille, souligne, écrit, surligne. Parfois, elle écrit son générique. Si une faute lui apparaît, elle l'indique d'une croix dans la marge - elle fait la même chose lorsque c'est elle qui aurait fait la faute (après vérification). Elle souligne les passages qui lui plaisent. Et quand elle s'ennuie, puisqu’elle s'interdit d'abandonner une lecture, elle associe en quelques mots, la date de la fin à une véritable délivrance.

Ses manies rendent désormais impossibles le prêt et l'emprunt de ses lectures. On ne pourrait que concevoir de l'agacement en découvrant des passages soulignés en bas d'une page, qui attireraient le regard, couperaient dans la lecture, interrogeraient sur leur pertinence... Quant à elle, interdite de gribouillage, elle aurait l'impression de ne pas pénétrer le livre, de ne pas l'honorer.

Dans les allées de la librairie, c'est cette justification qu'elle sert à Paul, quand il soulève la question du manque de place. Ça le fait sourire. L'honorer, le pénétrer, tout cela est assez... sexuel ! 

Et pourquoi pas? Finalement, l'intimité qui se crée entre le livre et le lecteur est d'une profondeur assez comparable...

Publié dans Lecture

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