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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 09:54
harold.jpg
-         Oh, regarde, qu’il est mignon ! Ooooh ! Le pauvre gamin !
Maya fulmine devant le spectacle de deux jeunes femmes admirant la photographie qui décore le hall d’entrée de l’école de musique d’Enzo. Le jour où elle l’a aperçue, elle s’est sentie comme submergée par une vague de sentiments très contradictoires : compassion, tendresse, colère, tristesse et amertume. La dominante : une froide colère. L’une des femmes lit à haute voix la légende :
-         Harold Whittles, quatre ans, sourd de naissance, photographié par Jack Bradly alors qu’il entend le son de sa propre voix pour la première fois grâce à une prothèse auditive. Oooooh !
-         Oooooh, c’est terrible ! Regarde la bonne bouille !
Maya est hors d’elle. Le cours d’Enzo se finit dans dix minutes et elle se demande si elle va pouvoir garder ce ressentiment qui la ronge aussi longtemps. La tentation est forte, aussi va-t-elle peut-être devoir sortir prendre l’air pour éviter cela. Même s’il pleut des cordes. Quitte à attendre sur le parking, dans la voiture. C’est mieux que de disjoncter sans crier gare et ne plus jamais oser remettre les pieds ici.
Parmi la foule de photographies qui couvrent le mur, c’est précisément celle qui touche le plus Maya qu’elles ont choisi de salir avec leurs commentaires dégueulasses. Mais c’est un espace public et elle doit assister, impuissante, à ce spectacle contrariant : cette photographie qui l’émeut profondément est donnée en pâture à des non-initiés, des gens qui potentiellement font mal…
Maya est malentendante depuis l’école primaire. Ses dictées, en CM2, étaient remplies de fautes d’inattention. La voilà qui, soudain, écrivait certains mots à la place d’autres. Tête en l’air, manque de concentration, désintéressement, pas sérieuse… Tout y est passé avec, toutefois, une constante : c’était de sa faute. Parmi toutes les explications, Maya a adopté celle de tête en l’air : elle s’est complu dans ce personnage de petite fille sur son nuage. Il fallait bien trouver une explication à cela. Ses camarades étaient encore petits pour y prêter attention.
Et arriva le jour de la visite médicale de l’école. Et la lumière fut : manifestement, Maya n’entendait pas bien. Il fallait aller voir un spécialiste. C’était comme la pièce qui manquait au puzzle pour enfin apprécier l’image. Surdité totale de l’oreille gauche. Soudain, tout était clair. Maya n’était pas tête en l’air, ne manquait pas de concentration, ni de sérieux, n’était pas désintéressée… Elle avait essuyé tant de reproches sans mot dire. Sans maudire d’incompétents accusateurs. Des reproches qui l’ont fait douter au point de se convaincre qu’elle n’était pas à la hauteur des autres. Que c’était ainsi et qu’il fallait faire avec.
Savoir ce que l’on a est une chose, apprendre qu’on ne peut rien faire pour réparer les dégâts en est une autre. Maya allait devoir faire avec. Supporter de voir un groupe rire sans comprendre pourquoi parce qu’il y a trop de bruit pour entendre la blague. Faire semblant d’avoir compris et rire. Craindre d’agacer à ses camarades en leur demandant de répéter. Subir les terribles « Non, laisse tomber ! » de ceux qui n’ont pas envie de faire un effort pour articuler, répéter. Se concentrer sur les lèvres de ses interlocuteurs pour deviner ce qu’ils disent et parfois se tromper. Finalement, elle a décidé de garder de conserver cette confortable image protectrice d’étourdie, de rêveuse : elle a le double avantage d’amuser les gens et de les empêcher de lui coller une autre étiquette, forcément moins flatteuse. Maya est dans son pays des merveilles, prière de ne pas la déranger. C’est ainsi, ça fait sourire et on s’y plie volontiers. Sans poser de question.
Et plus tard… Jamais, à l’aise en voiture sur le siège passager. Toujours obligée, en marchant à côté de quelqu’un de manœuvrer, l’air de rien (il ne faut pas qu’on lui pose de question) pour se trouver à sa gauche. Idem dans les restaurants, les cinémas : jamais au milieu d’une tablée, toujours la première arrivée pour choisir la bonne place. Pressée de rentrer quand il y a trop de bruit car elle ne comprend rien ou doit terriblement se concentrer pour suivre une conversation. Heureusement, sa spontanéité, son humour, son bagou lui permettent de participer volontiers.
Un jour, on lui a parlé d’une nouvelle technologie qui pourrait peut-être lui permettre d’entendre à nouveau de l’oreille gauche. Contre toute attente, elle ne s’en est pas réjouie. Encore une fois, elle s’est heurtée à l’incompréhension des siens. Après tout, comment pourraient-ils comprendre que ce regard d’Harold ne traduit pas forcément quelque chose de positif. Les entendants estiment que c’est une tragédie de ne pas entendre. De ce fait, ils imposent l’ouïe en soignant les sourds quand cela est possible. Réalisent-ils le bouleversement que cela induit ? Ce qui représente pour eux un confort peut aussi être une totale perte de repères pour d’autres. Le regard d’Harold exprime tant de choses ! Maya n’est pas sûre de vouloir faire cette expérience. A vrai dire, cela l’effraye un peu. Elle a appris, avec le temps, qu’on peut entendre différemment avec les yeux, l’odorat, le goût, le toucher. La nature humaine est ainsi faite : la défaillance d’un sens est compensée par une sollicitation plus importante des autres.
Mais il est des fois où le malentendu s’installe. Elle ne se promène pas avec une pancarte « malentendante » autour du cou. Elle n’a pas envie d’expliquer sans cesse son problème. Alors parfois, il arrive qu’on lui parle, dans des soirées, dans la rue, dans une file d’attente, partout finalement et qu’elle ne réponde pas. Évidemment ! Comment pourrait-elle répondre à une question qu’elle n’a pas entendue ? Alors, comme à l’école primaire, on fait des hypothèses. Plus blessantes cette fois : ce n’est pas une tête en l’air mais une femme fière, snobe, dédaigneuse, méprisante, maintenant. Au lieu d’insister pour avoir une réponse, les gens se détournent et emportent avec eux leurs précieux préjugés de non-initiés.
Et ces non-initiées qui y vont de leurs sales commentaires devant la photographie d’Harold auraient pu faire de même. Maya a envie de les interpeler. De leur expliquer qu’elles ne savent rien. Que les gens devraient savoir. Qu’être sourd ou malentendant c’est difficile à vivre. Que leur compassion est blessante et inutile. Mais la porte s’ouvre sur Enzo : la leçon de guitare est terminée.
Un café s’impose. Elle écrira tout cela ce soir. Cela lui fera du bien. Effet cathartique libérateur.
 
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Published by Lilou - dans Humeur
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