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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 00:53

       Bon courage pour ton opération, ma Zaza ! J’espère que tu auras droit à un George Clooney, façon Urgences et non à un interne boutonneux, cette fois !  

          Le téléphone se mit à sonner. Juju. La dernière fois que son nom s’était affiché, c’était pour annoncer un décès. L’avant-dernière fois aussi. Non, l’avant-dernière c’était pour se dire où ils allaient tous se retrouver avant d’aller à l’église. Une voix chuchota à l’oreille de Maya :  

           - Ne réponds pas !

           Le téléphone sonnait dans le vide, insistait. Elle tendit la main vers l’appareil mais, au même moment, il s’éteint… Elle le regarda un instant, le prit dans ses mains. Soudain, il se remit à sonner. C’était le répondeur. La voix blanche de Juju, dès les premiers mots, la conforta dans ses craintes : « Je sais que je ne t’appelle que pour des mauvaises nouvelles… » Il n’avait pas trente ans, bordel.

            Voilà comment Maya se retrouva à mendier le numéro de ce gars qu’elle aimait beaucoup, mais très mal. Trop mal pour le garder dans son répertoire. Elle lui rédigea un message. Il aurait la même impression qu’elle tout à l’heure : désormais, ils ne se salueraient guère que dans des églises. Elles auraient au moins une utilité.

           Alors qu'il communiquait avec elle si difficilement, fait exceptionnel, il l'appela. Cela soulignait son malaise. Il l'avait vu, le semaine dernière, en ville. Mais il avait été comme gêné, et n'était pas resté pour discuter davantage avec lui. Il racontait cela à Maya, comme dans un confessionnal. Il regrettait probablement de ne pas avoir pris le temps d'échanger. Maya eut une envie terrible de lui dire froidement que cela ne servait à rien d'avoir des remords, qu'il fallait parler aux gens tant qu'ils étaient en vie. Mais elle n'en fit rien. Elle écourta la conversation parce qu'elle n'arrivait pas à articuler. Elle lui promis de le recontacter plus tard.

            C’était censé être un beau week end de trois jours. Le premier depuis Noël. Il avait bien commencé avec un bon footing le matin. Elle avait envoyé un message à son amie avant qu’elle ne soit opérée puis était partie, le cœur léger de la savoir insouciante. La terre était à peine humide, juste comme elle aimait pour courir. Elle était partie suffisamment tôt pour éviter les odeurs des repas de midi, suffisamment tard pour ne pas croiser les jeunes collégiens fumeurs qui empestaient le parcours. Pas un chien lâché, c’était un exploit. Et midi arriva…

            Le café où elle avait trouvé refuge avant de rejoindre les siens devait servir de sas. Ce décès soudain l’avait replongée dans ses souvenirs qui la rendaient mélancolique. Il allait falloir reprendre du poil de la bête car il n’était pas question de répondre aux interrogations sur sa tête d’enterrement. Les expressions traduisent parfois avec une efficacité terrible la réalité.

            - Tenez, je suis désolé, un client a embarqué l’Équipe ! Ça vous ira ?

            Le serveur, qui en pinçait pour elle depuis quelques temps, lui tendait le journal. Le genre de p’tit gars bien sympa qui la faisait sourire, mais que sourire. Et là, sa gorge se noua, son regard s’était embué et elle détourna la tête, leva une main comme pour s’empêcher de voir quelque chose.

           - Non, surtout pas.

            Penaud, le barman tourna les talons et a posa la feuille de chou sur le comptoir. L’accident était en première page. Elle était soudain en colère après ce type qui lui avait montré ces photographies sans le savoir. Elle touillait rageusement son café, sans sucre, tout en regardant un client qui venait de se servir sur le comptoir. Il était face à elle, le journal grand ouvert sur ce… sur ce qu’un connard de journaliste avait qualifié de fait divers. Ça ne faisait qu’en ajouter une couche. Comment pouvait-on classer une mort, si violente, dans une rubrique « fait divers » ? Elle ne comprenait pas.

            Le client venait de payer et de reposer le journal. Elle venait de terminer son café. Elle se leva, déposa un billet à côté de la caisse sans un mot. Le journal était là, juste à côté. Se désintéresser de ce fait divers, ne pas lire ces lignes qui allaient, elle le savait, la heurter, tout cela lui sembla soudain incongru. Comme si elle passait à côté de lui sans le regarder. Elle se sentit dans l’obligation de lire, comme s’il s’était agi de lui rendre un dernier hommage.

            - C’est l’accident d’hier, au moins ? 

           Sans adresser un regard au serveur, elle répondit un oui presqu’inaudible.

           - Ah. J’ai aussi perdu un pote, ce week end. Que voulez-vous, c’est la vie !

           C’était précisément ce genre de phrase toute faite qui l’insupportait. D’ailleurs, ce n’était pas « la vie », comme il disait. Et cette manie stupide qu'ont les gens de ne pas entendre votre tristesse et de l'étouffer, en vous faisant savoir que, eux, ont vécu des choses plus terribles! Comme s'il s'était agi de quelque concours du plus misérable! N'a-t-on pas le droit à la tristesse? Au motif que certains vivent des événements plus tragiques, sommes-nous donc condamnés à la taire? Elle se réfugia dans cette colère sourde qui montait en elle pour contenir ses larmes à la lecture de l’article. Elle clignait ses yeux rapidement pour tenter de les retenir. C’était un compte-rendu, froid et détaillé, qui la dégouttait mais qu’elle allait devoir parcourir jusqu’au bout.

            C’était impudique. Tant de détails. Des photos en grand format et des titres aguicheurs semblaient flatter les plus bas instincts de l’Homme. Lisez ce journal, vous assouvirez ce voyeurisme qui vous dévore.

            Comment aurait-elle pu imaginer, dix ans auparavant, lorsqu’elle discutait avec lui, qu’elle lirait un jour les circonstances exactes de sa mort ? Question idiote. La vie vous réserve parfois de curieuses choses.

            Maya, d’ordinaire si souriante, s’en alla pour la première fois de ce café, amère. Sans un au revoir. Elle s’agrippait à cette colère provoquée par ce maladroit serveur. Une sorte de bouée de sauvetage, au fond.

            Se faire belle, se parfumer, dîner dans un restaurant chic, trinquer, rire… cela pouvait sembler déplacé dans ces circonstances. Mais, finalement, comme avait dit l’autre, « c’est la vie ».

            En rentrant, peu avant minuit, un message de son amie lui rappela vite la réalité.

    Opé réussie ! Le charmant docteur a dit qu’il n’y avait plus qu’à me reposer pendant ma convalescence. Enfin, je suis vivante, quoi! Merci !

  internat.JPG

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Published by Lilou - dans Cas particulier
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commentaires

monica-breiz 22/03/2014 08:34


 tu as  raison


 quand il nous arrive   quelque chose  les gens  ont tous eu ou vécu  la même chose  ou leur tante leur soeur , la voisine ect


merci   du récit


  que j ai lu sans café  car je ne  boit que  du thé


 amicalement


 kenavo


http://monica-breiz.eklablog.fr/

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